« Ne point vivre à la haste. — Savoir partager son temps, c’est savoir jouir de la vie. Il reste beaucoup de vie à plusieurs, mais la félicité de la vie leur manque. Ils gaspillent les plaisirs (car ils n’en jouissent pas), et quand ils ont été bien avant, ils voudraient pouvoir retourner en arrière. Ce sont des postillons de la vie, qui ajoutent à la course précipitée du temps l’impétuosité de leur esprit. Ils voudraient dévorer en un jour ce qu’ils pourraient à peine digérer en toute leur vie. Ils vivent dans les plaisirs comme gens qui les veulent tous goûter par avance. Ils mangent les années à venir, et comme ils font tout à la haste, ils ont bientôt tout fait. Le désir même de savoir doit être modéré pour ne pas savoir imparfaitement les choses. Il y a plus de jours que de prospérité. Haste-toi de faire et jouis à loisir. Les affaires valent mieux faites qu’à faire et le contentement qui dure est meilleur que celui qui finit[5]. »

[5] L’Homme de Cour, traduction Amelot de la Houssaye, maxime CLXXIV. — Il n’y a pas d’ouvrage de Baltasar Gracian ainsi appelé. Amelot a réuni sous ce titre les maximes de l’Oraculo Manual y Arte de Prudencia à quelques fragments du Heroe et du Discreto.

Ce fragment appartient bien à la philosophie des Jésuites. Baltasar Gracian est un grand écrivain, quelque chose peut-être comme le Machiavel de la vie pratique. Il abonde en maximes serrées, nettes, tranchantes :

« Ce n’est pas le doreur qui fait un Dieu, c’est l’adorateur.

« Il n’y a pas de plus grande seigneurie que celle de soi-même. »

Il est dur, hautain, ironique. Voici quelque chose de si fort qu’on ose à peine le transcrire, en un temps sentimental :

« Connaître les gens heureux, pour s’en servir, et les malheureux pour s’en écarter. — D’ordinaire le malheur est un effet de la folie : et il n’y a point de contagion plus dangereuse que celle des malheureux. Il ne faut jamais ouvrir la porte au moindre mal, car il en vient toujours d’autres après, et même de plus grands, qui sont en embuscade. La vraie science au jeu est de savoir écarter. La plus basse de la couleur qui tourne vaut mieux que la plus haute de la partie précédente. »

Voilà, semble-t-il, un excellent commentaire du gloria victis, cette imprudente devise des chrétiens, des lâches et des maladroits. L’école de ce jésuite est celle de la dignité et de la force. Il est donc prudent de ne pas insister, — ne fût-ce que pour suivre mieux son précepte.

L’ordre des Jésuites a compté beaucoup d’hommes remarquables, et peu de grands hommes. Cela se comprend. Quand ils ont paru, le génie n’était plus religieux. Les trois maîtres de l’intelligence au XVIe siècle évoluent au-dessus de la religion. Ni Érasme, ni Rabelais, ni Montaigne ne prirent parti dans les querelles de la Réforme. Cela se passait sous leurs pieds, comme dans les galeries d’une fourmilière. Hommes de foi et rien de plus, Luther et Calvin avaient les cervelles de leur état, cervelle de moine, cervelle de curé. La plupart des Jésuites ont des cervelles de curé ; il serait sot de s’en étonner. Ce sont des prêtres plus avisés que le vulgaire clerc, mais prêtres avant tout et bornés par leur croyance. Leur épanouissement est au XVIIe siècle. Ils sont partout et fleurissent partout. A Pascal qui les calomnie s’oppose, en Espagne, Gracian qui les illustre. Aucun Janséniste de bataille, Pascal excepté, n’est supérieur aux polémistes de la compagnie. Mais les grands esprits manquent ici et là : Descartes n’avait pas d’opinion sur la grâce.

Le Jésuite est un être optimiste de sa nature. Son but est le bonheur. Il y croit et le veut, non pas seulement après la mort, mais aujourd’hui même. Ce bonheur, qu’il poursuit et qu’il atteint, est le bonheur passif : n’avoir plus de volonté. De là l’obéissance.