Quel est le vrai Jean Lorrain, celui des Fées ou celui des Ames d'Automne? Tous les deux et il ne faut pas les séparer l'un de l'autre.
EDOUARD DUJARDIN
Fondée, sous l'inspiration de M. Fénéon, par un sieur Chevrier, qui n'a pas laissé d'autres traces dans la littérature, la Revue Indépendante passa en 1886 aux mains de M. Edouard Dujardin. Le premier fascicule s'ouvre par un programme d'une insignifiance dédaigneuse, simple, prise de possession, mais les noms des collaborateurs, alors aimés de quelques-uns et tous devenus célèbres, affirmaient une volonté de bien dire et de bien faire, une certitude dans l'acheminement vers un but d'art pur et de beauté nue qu'un prologue explicite eût proclamées moins bien. Les chroniqueurs étaient: Mallarmé, Huysmans, Laforgue, Wyzewa. Celui-ci pendant plus d'un an analysa les livres nouveaux avec une discrétion et un détachement prophétiques, mais il avait de l'esprit, une lecture immense,—et il aimait Mallarmé: c'était malgré tout impressionnant. M. Huysmans vivisectait les peintres avec la joie d'un chat de gouttière dévorant une souris vivante; Laforgue était ironique, léger, mélancolique et délicieux; M. Mallarmé expliquait l'inutilité de compliquer les spectacles par la récitation de littératures généralement déplorables. En deux ans presque tous les écrivains versés depuis sur les contrôles académiques (ou bien près de subir cette formalité), M. Bourget, M. France, M. Barrès, passèrent par cette revue d'une laideur (physique) si originale et si barbare. On y lisait aussi Villiers, Rosny, Paul Adam, Verhaeren, Moréas; Ibsen y débuta comme écrivain francisé.
Dans la dernière année, M. Kahn, laissant la Vogue, remplaça par un dogmatisme utile le plaisant scepticisme de M. de Wyzewa; en janvier 1889, la Revue Indépendante passa en d'autres mains, perdit d'année en année son caractère aristocratique, mourut lentement.
Seule revue d'art pendant deux ans, elle avait eu un rôle important, celui, peut-être, de gardien du sanctuaire, héritière de tous ces recueils ouverts à la seule littérature avouable qui s'étaient succédé depuis presque un demi-siècle, la Revue française, la Revue fantaisiste, la Revue des Lettres et des Arts, le Monde Nouveau, la République des Lettres. Ces deux années furent fécondes et nous en ressentons toujours la très bienfaisante influence. Ayant pris charge de la littérature vers le déclin du naturalisme, M. Dujardin la conduisit par deux chemins qui devaient se rejoindre un peu plus tard, d'un côté vers Ibsen, de l'autre vers le symbolisme français. On voit l'évolution. Elle se fit assez vite (des Esseintes y avait déjà contribué) du précis à l'imprécis, du grossier au doux, du reps à la peluche, du fait à l'idée, de la peinture à la musique. Avec la Vogue la Revue Indépendante redressa bien des mauvaises éducations, détermina bien des vocations, ouvrit bien des yeux alors aveuglés par la boue naturaliste.
La musique, c'est-à-dire Wagner, inquiéta beaucoup M. Dujardin, à la même époque; déjà il avait fondé la Revue Wagnérienne, dont l'action, peu étendue, fut profonde. Il n'y a rien de plus utile que ces revues spéciales dont le public élu parmi les vrais fidèles admet les discussions minutieuses, les admirations franches; la Revue Wagnérienne, de critique sûre, de littérature vraie, créa en France le wagnérisme sérieux et presque religieux. On croyait avoir trouvé l'art intégral,—et cela dura dix ans: ce fut encore M. Dujardin qui avertit le public que le culte du génie ne doit pas être une adoration aveugle. Son article sur les Représentations de Bayreuth en 1896 est, comme le premier numéro de la Revue Wagnérienne, une date dans l'histoire du wagnérisme. En voici l'argument: «Un art n'est-il pas d'autant plus élevé qu'il exige moins de collaborations?» Le rêve de Wagner, interprété sur un théâtre, par des cabotins, par des décors et des costumes («qui en sont l'extériorisation»), échoue à donner l'impression d'un art absolu, complet; tel qu'il fut conçu, le drame wagnérien est «impossible». Ainsi M. Dujardin a ouvert et refermé la porte.
Au milieu de ces multiples activités, et aux heures mêmes de son apostolat wagnérien, M. Dujardin ne s'oublia pas lui-même; il écrivit des contes, des poèmes, un roman et une trilogie dramatique, la Légende d'Antonia.
«Un jour, comme je regardais dans un album le vague portrait d'une jeune fille, quelqu'un passa qui dit un nom....