«Ainsi je vous connus; ayant entendu votre nom, ô vous, je vous rêvai.»

Ainsi débute un poème à la gloire de cette femme de rêve que l'on retrouve, souvenir ou vision, «face adorable», en plusieurs autres pages où elle est le symbole de l'idéal, de l'inaccessible. Ils sont très doux ces poèmes en prose paresseusement rythmée et d'une grande pureté de ton; et toujours Antonia surgit aux dernières lignes, rappelant le poète aux impossibles amours. Mais les femmes, les vraies femmes en vraie chair et en vraies robes détestent cette inconnue qu'elles devinent, nuage miraculeux, entre leur beauté et les yeux du berger;—et la bergère dit: «... Et puis, nous savons bien, berger de mensonge, que nous ne sommes pour vous que l'occasion, que le quotidien, le hasard. Vous ne nous aimez point. Celle que tu aimes réside au ciel de cet esprit qui s'envole si loin au-dessus de nous. Oh! nous finissons par comprendre que tu sois si volage, si aveugle, si dur. La seule que tu aimes, menteur, n'est pas parmi nous.... Habite-t-elle de l'autre côté de la mer, ou sur la montagne de neige ou dans la lune? Est-elle de là-haut ou d'en bas? est-elle ange, ou femme, ou bête? Celle que tu aimes, elle est chimère. Ah! nous sommes de doux passe-temps, des façons de se consoler, d'attendre. Ton Antonia, je lui ressemble, alors tu veux de moi! moi, j'ai sa chevelure... mais voici que la voisine a le son de sa voix; et puis celle-là ce soir te représente un brin de ton rêve.... Va, nous savons bien que tu nous méprises au fond véritable de ton coeur de fou. Abdique le rêve, homme! sois époux et tu sauras si les femmes savent aimer constamment. Renonce le ciel! nous sommes la terre; nous ne pouvons appartenir au Chevalier du Cygne.» N'est-ce pas d'une bonne psychologie et la juste transposition par de petites phrases très simples, très nettes, de la secrète pensée des femmes qui est d'asservir l'homme tout en le servant? La poésie comme la prose de M. Dujardin est toujours sage, prudente et calme; s'il y a des écarts de langue, des essais de syntaxe un peu osés, la pensée est sûre, logique, raisonnable. Qu'on lise le deuxième Intermède de Pour la Vierge du roc ardent; en quelques strophes aux rimes monotones, éteintes, le poète y dit toute la vie et tout le rêve de la jeune fille. C'est une entrée de ballet, et les Jeunes Filles s'avancent, fleurs en robes de mousseline:

Fleurs au sol attachées
Dans les gazons et les ruisseaux natals cachées,
Fleurs de tiges jamais tachées,
Nulle haleine que du soleil ne s'est sur nous jamais penchée;
Fleurs sur le sein maternel couchées,
Nous fleurissons dans les feuillées et les jonchées;
Quelques-unes avant l'heure se sont séchées,
Avant l'heure quelques-unes ont été tranchées;
Nous avons des pitiés pour les fleurs que l'aurore a fauchées;
Puisse le sol nourricier nous garder attachées!

Mais, en même temps, elles prévoient sans effroi que le jardinier va venir:

Vers le midi le jardinier viendra cueillir nos têtes prêtes,
Le jardinier aux yeux de joie, aux pas de fête,
..............................................................
Il brisera sous le soleil les robes de nos corolles muettes,
Et nous prendra vers le midi toutes défaites.

Après la résignation, le cri de joie:

Oh! que douces seront les blessures
Dont il ouvrira nos tiges pures!
.....................................
Oh! la délicieuse morsure,
L'arrachement de l'âme et la sûre
Jubilation de notre torture
Au jour de la divine meurtrissure!

Ensuite, c'est l'attente et c'est l'impatience,—puis le don:

L'attendu qui viendra pour nous,
Le triomphant au sexe inexorable, au sexe doux,
Oh! qu'il nous prenne entre ses mains d'époux.

Il est charmant ce petit poème; s'il contient quelques fautes d'harmonie, des vers rudes (surtout dans la longue laisse dont nous n'avons rien cité), c'est que M. Dujardin ne fait jamais à la netteté de sa pensée aucun de ces sacrifices auxquels les poètes se résignent d'ordinaire si volontiers. Autre remarque par quoi l'on verra que le sens musical et le sens poétique sont très différents: M. Dujardin, excellent musicien, ne transporte en ses vers presque aucun des dons du musicien; les effets qu'il cherche et qu'il trouve ne sont pas de rythme ou d'harmonie. C'est un descriptif purement pictural; son imagination est visuelle, très rarement auditive: il voit, dessine, dispose, et colore ce qu'il voit.