Cette faculté de se représenter la vie, et non seulement comme un tableau, mais comme un tableau animé où les personnages marchent, s'agitent selon les mille petits gestes, il l'a utilisée de la façon la plus curieuse en un roman qui semble en littérature la transposition anticipée du cinématographe.

Les Lauriers sont coupés: relu, ce petit livre garde sa candeur et son velours; psychologie d'un amoureux, un peu heureux, un peu berné, doux, tendre, enfin résigné à ne plus revenir, content tout de même du souvenir d'agréables heures, de la vision qu'il emporte de cheveux blonds dénoués. C'est un récit en forme d'aveux, et la confession relate tous les mouvements, toutes les pensées, tous les sourires, toutes les paroles, tous les bruits; rien n'est omis de ce qui arrive en la vie coutumière d'un jeune homme de moyenne fortune et de bon ton, à Paris, vers 1886; la notation du détail descend à une minutie presque maladive. A rédiger ainsi l'Education sentimentale, il aurait fallu une centaine de tomes; et cependant ce n'est pas ennuyeux: le personnage vit curieusement, gentiment, avec les airs d'une petite souris trotte-menu, et Léa est une jolie petite chatte blonde sans méchanceté. Oui, tout cela est un peu minuscule, mais si vivant (jusqu'à l'agacement) et si logique!

De la logique, de la sincérité, de la volonté, de la douceur et du sentiment, avec l'amour très désintéressé de l'art surtout en ses formes les plus nouvelles, voilà des mots que l'on peut lire, je crois, dans le caractère de M. Dujardin. Sa littérature, quoique très volontaire, demeure toujours très personnelle; et c'est un mérite, sans lequel tous les autres sont nuls. Il faut se dire soi-même, chanter sa propre musique, quitte à chanter moins bien, parfois, que si on récitait, sur des airs connus, les paroles traditionnelles.


MAURICE BARRÈS

Il était vraiment bien modéré, bien touchant, aussi, un peu sentimental et très verlainien le voeu de jeunesse de M. Maurice Barrès, aux dernières lignes de la préface des Taches d'encre: «Et peut-être qu'après m'avoir été un agréable entretien cet hiver avec des amis bienveillants, elle me sera plus tard un agréable souvenir, la brochure un peu fanée que je relirai en souriant, tandis que la soeur infirmière, avec onction, me tendra la douce tisane promise au bon poète devenu mûr.» Après quatorze ans, la brochure est fraîche comme au premier jour et M. Barrès n'a siroté, à Broussais, que peu de camomille. Mais n'est-ce point charmant de se prédire les joies d'un maternel hôpital, par imitation, par amour pour un poète cher? Et n'est-ce point galamment ingénu et brave? Oui, à moins qu'il ne faille voir là (c'est plus prudent) la précoce ironie d'un jeune homme qui savait son destin et que les gens de son génie meurent dans un fauteuil au Sénat, un jour qu'ils reviennent de l'Académie. Les existences mouvementées de l'ambitieux s'achèvent d'ordinaire parmi la paix des sinécures; tout l'intervalle, quel qu'il ait pu être, refleurit dans les potiches, en fleurs un peu amères. Avoir désiré beaucoup, n'avoir rien eu, avoir eu tout, cela se rejoint un jour, aux heures crépusculaires; cela fait des bouquets en l'air et sur les murs; cela s'appelle le jardin des souvenirs. D'ici que M. Barrès cultive ce jardin-là, en quelque beau château du temps du roi Stanislas, il faut souhaiter qu'il ait eu «tout», car cela serait vraiment dommage qu'une vie aussi logique s'achevât en fût brisé. Ensuite l'exemple serait mauvais: toute une génération que M. Barrès inclina vers le rêve d'agir se coucherait, déçue, dans l'attitude de soldats qui ne voient plus sur la colline le profil du cavalier impérieux, qui est leur maître.

Beaucoup de jeunes gens ont cru en M. Barrès; et quelques-uns, encore, qui sont moins jeunes que lui. Qu'enseigna-t-il donc? Ce ne fut pas certainement l'arrivisme tout pur. Il y a dans une intelligence jeune une originelle noblesse qui répugne à livrer à la vie sans condition les forces de son activité: arriver, oui, mais vers une victoire et à travers une bataille. Comme but, M. Barrès montra la pleine possession et la pleine jouissance de soi-même; comme moyen, la séduction des Barbares qui nous entourent, entravent nos voies, s'opposent, par leur masse, au développement de nos activités et de nos plaisirs. Trop intelligent pour se soucier de ce qu'on appelle la justice sociale, trop finement égoïste pour songer à détruire des privilèges où il voulait entrer, il se fit ouvrir par le peuple la porte de la forteresse que le peuple, alors, crut avoir prise. Cette tactique qu'on croit celle des seuls révolutionnaires est celle de tous les ambitieux; elle n'a encore mené M. Barrès que dans la première enceinte, mais de là, le jour qu'il le voudra bien et quand le boulangisme sera tout à fait oublié, il pénétrera au coeur, dans la poudrière,—et ne la fera pas sauter.

Jusqu'ici, une telle psychologie pourrait s'appliquer à plusieurs autres hommes, à M. Jaurès, par exemple, qui, lui non plus, ne mettra pas le feu aux poudres; M. Barrès, de meilleure race et de cerveau supérieur, n'a joué sur cette carte, le Pouvoir, que la moitié de sa fortune; l'autre moitié, jusqu'ici plus fructueuse, fut placée par lui, et dès la première heure, dans la littérature.

Je ne crois pas que M. Barrès, sinon peut-être tout à fait à ses débuts, ait jamais écrit un livre, ou même une page, d'art tout à fait pur, d'un désintéressement absolu, et c'est une véritable originalité et un mérite très rare pour des écrits de circonstance (au sens élevé que Goethe donna à ce mot) qu'ils aient, avec leur valeur d'idée et de propagande égoïste, une valeur littéraire égale à celle des oeuvres de beauté ingénue. Par cette méthode, toute spontanée, il apparut aux uns tel qu'un philosophe, aux autres tel qu'un poète, et les clients qui suivirent sa litière sortirent de toutes les régions intellectuelles. Il séduisait: on demanda à sa méthode des leçons de séduction. Quelques-uns ne suivirent M. Barrès que jusqu'au culte du moi, inclusivement; ils propagèrent autour d'eux un individualisme un peu sauvage, mais qui a donné de beaux fruits; ils enseignèrent (ceci est encore du Goethe) que le meilleur moyen de faire régner le bonheur universel, c'est que chacun commence par faire son propre bonheur,—boutade qu'il faudrait malaxer avec patience pour en extraire une pensée définitive; enfin, ils connurent ainsi les premiers éléments de l'idéalisme sentimental: M. Barrès a certainement dégrossi bien des intelligences. D'autres disciples allèrent plus loin dans la connaissance de leur maître et ils surent que pour arriver à la vie bienheureuse—qui comme dans Sénèque comporte beaucoup d'or et beaucoup de pourpre—il faut plaire, et que pour plaire il faut avoir l'air de faire coïncider sa pensée avec l'émotion générale. Ils comprirent qu'il faut à un certain moment être boulangiste, et socialiste à un autre; qu'on rédige un roman anarchiste à l'heure où l'anarchisme est respiré avec bienveillance, et une comédie parlementaire quand le Parlement compromis est le sujet des conversations au déjeuner des gens simples: ainsi l'on devient soi-même un sujet de conversation; ainsi l'on arrive à hanter doucement l'esprit de ceux-là même que l'on bafoue et que l'on méprise.