Mais non seulement le mysticisme, la religion elle-même, nous est-il affirmé, s'est séparée de l'Eglise. L'homme le plus hautement religieux de notre temps, Tolstoï, est hérétique à toutes les confessions. M. Charbonnel a expliqué cela, en analysant une doctrine à laquelle il reconnaît «la grandeur et aussi le caractère absolu de l'héroïsme.» Il a bien fallu admettre, puisque Tolstoï est chrétien, qu'il y a un christianisme essentiel hostile à la religion, de même que la religion lui est hostile; et il a bien fallu mesurer les deux tendances et chercher laquelle se rapproche le plus des origines évangéliques. Beaucoup d'esprits se sont inquiétés d'un tel problème et il s'est trouvé à la fois parmi les catholiques et parmi les protestants des hommes prêts à provoquer non une réforme des dogmes, mais une réforme dans la manière d'interpréter les dogmes. M. Sabatier créa le nouveau symbolisme religieux dont la science de M. l'abbé Duchesne avait posé les premiers principes.
C'est là le point de contact entre les deux mysticismes, entre la religion et la littérature: tout se rejoint parfaitement dans l'idéalisme, qui aura vaincu le jour où il aura pleinement résorbé la morale.
Elle est encore libre. M. Charbonnel veut la sauver. Evangélique ou naturelle, il lui offre l'abri de la conscience; il la veut intérieure et non extérieure à l'homme. Ensuite pour protéger sous un même toit les deux soeurs, il édifiera un temple vaste, religieux et solennel. On en trouvera les premières pierres dans l'ouvrage qu'il vient d'achever, la Volonté de vivre.
«Notre vie n'est rien, si elle n'est pas vraiment notre vie.» L'originalité de la vie est aussi nécessaire et plus belle encore que toutes les autres originalités. Il faut être différent des autres êtres; par l'âme, comme on est différent par les apparences corporelles, «craindre que l'habitude, la routine, ne dominent notre conduite, prolongeant en nous l'envahissement d'une vitalité étrangère». Les grands tyrans à craindre, ce sont les mots; il y a là une page remarquable:
«Qui dira jamais le pouvoir des mots sur la vie? Ils mènent l'humanité et parfois les plus libres consciences. Les mots de devoir, de vertu, d'honneur, de dignité, de liberté, de dévouement, exaltant la volonté jusqu'aux résolutions aveugles et jusqu'à l'héroïsme. Nous vivons de mots, je crois. Or, la force qu'ils semblent avoir, d'où leur vient-elle, sinon du conventionnel prestige que les hommes leur ont constitué? Chacun de nous ne les entend guère qu'avec la signification que tous leur ont donnée et qui fait leur, efficacité morale. Obéir à des mots, c'est en somme obéir au vouloir confus et obscur que l'opinion humaine profère et impose à la manière des antiques oracles. Inconsciemment soumis à l'habitude et au pouvoir des mots, nous ne sommes point hors de servitude.»
Nous devrons nous défier encore de nos instincts, même s'ils nous «poussent vaguement à faire oeuvre de bien, de bonté et de justice»; l'instinct n'est pas la conscience; c'est à la conscience et non à l'instinct que nous devons obéir. Arrivés à ce degré, capables «de puiser à la seule source pure de notre âme le jaillissement des eaux fécondes qui feront fleurir la vie dans nos mains», il ne faudra pas nous reposer même un instant, car «la chair ressaisit toujours ce que l'esprit a créé».
Là, il y a la page des dentellières, qui est un des plus beaux poèmes des récentes littératures, du style le plus pur, du symbolisme le plus élégant; elle signifie que, de même que les dentellières «font oeuvre d'artistes suprêmes et n'en ont pas le sentiment», si, en faisant oeuvre de vie, nous faisons oeuvre de beauté, «cette beauté, ce n'est pas nous qui l'avons conçue».
«Or, et le thème reprend, notre vie n'est rien si elle n'est pas vraiment notre vie.»
C'est en nous-mêmes que nous en devons chercher le principe. De l'extérieur il ne peut guère nous venir que la science, mais «c'est un peu le mal du temps d'avoir compté sur l'action du savoir plus que sur l'énergie spontanée». Ibsen, sur ce point, s'accorde avec l'auteur de l'Imitation, qui rejette les versets des prophètes et ne veut ouvrir l'oreille qu'au verbe suprême. Ce verbe, il suffit peut-être de se taire et on l'entend. Pour converser avec l'infini, il ne faut que de la bonne volonté, du silence et une âme. L'âme est le seul principe d'égalité entre les hommes; c'est ce bien commun à tous, mystérieux et sûr, qui est la grande richesse, le grand jardin dont la culture est, pour tous, rémunératrice et significative.
Cependant, l'énergie acquise, il faut sortir du jardin pour exercer son énergie. Selon quel principe? Le principe du devoir, mais entendu comme Emerson: «Ce que je dois faire, c'est ce qui concerne ma personnalité et non ce que les gens pensent que je dois faire.» Quel que soit le conseiller, son autorité et son caractère, nous ne lui obéirons pas; nous écouterons sa parole avec bienveillance, en nous souvenant que nous sommes les souverains juges de nous-mêmes.