Nous voici à la liberté de la conscience, à la morale personnelle; il s'agit de rattacher ces principes au sentiment religieux, qui est le «sentiment d'une dépendance absolue». C'est facile. La révélation intérieure dénoue le drame et, finalement, l'homme est libre en Dieu.
M. Charbonnel est donc un spiritualiste mystique; il n'expose pas une doctrine, mais une méthode, en même temps qu'il introduit la littérature dans une région qu'elle ne fréquente guère. Emerson, lu trop souvent à travers M. Maeterlinck, semble l'avoir guidé pendant ce voyage spirituel qui s'apothéose par une belle prière au Dieu inconnu, cantique d'amour divin, d'une pureté toute métaphysique. Ainsi, il élève à côté de l'église des dogmes une chapelle sans dôme, d'où on voit le ciel sans regarder à travers des nuages d'encens. Il agrandit un horizon que le clergé d'aujourd'hui a réduit aux dimensions d'un panorama, et, comme les mystiques catholiques de race grecque, il fait entrer dans sa religion la philosophie de son temps.
On dirait qu'il a particulièrement souffert de la grossièreté et du matérialisme ecclésiastiques, du contact de tant de superstitions pieuses et lucratives. Il s'en est écarté et il est entré en lui-même, seule demeure digne d'une âme délicate. Mais incapable d'égoïsme même intellectuel, dès qu'il a été assuré d'avoir récolté de bonnes graines, il est sorti pour les semer au hasard du geste. Il accomplit, selon la vérité morale, l'apostolat qu'il n'a pu se résoudre à entreprendre selon la vérité religieuse. Il n'est pas un négateur, mais il est loyal; s'il tait ce qu'il ne doit pas nier, il n'affirme que ce qu'il peut croire.
Son attitude, très indépendante, ne fut jamais conciliatrice. Il n'ignora ni la profondeur des fossés ni la fragilité des ponts que l'on peut jeter, phrases, d'une rive à une autre rive. Il n'y a pas, en ses écrits, de traces de ces illusions malheureuses qui ont incliné des hommes, d'ailleurs sages, à réconcilier des contraires, à nouer la tête et la queue du serpent. Aussi quand il se crut mis en demeure de choisir entre ses idées et son état, il choisit de garder ses idées, sans se demander si l'abandon de son état n'allait pas diminuer l'intérêt même de ses idées. Le prêtre hardi deviendra-t-il un philosophe modéré, ou bien de nouvelles hardiesses seront-elles le fruit de sa libération? On verra bien. Je disais de lui, avant cette aventure:
«Je veux juger de la forme et non de la qualité de son influence. Je ne sais si nous avons besoin d'un surcroît d'idées morales, mais je sais que M. Charbonnel parle à beaucoup d'âmes et qu'il fut salutaire à beaucoup d'inquiétudes. Sa face qui semble rude est pleine de tendresse pour ceux que la vie a déconcertés, pour les barques dont les voiles folles battent le long des mâts: il redresse les vergues, il oriente de nouveau la voilure, il donne le coup de barre qui décide le voyage; il est le bon pilote qui connaît la carte des écueils et la rose des vents.»
Je disais encore, et si ce n'était pas une prophétie, maintenant c'est un espoir:
«Qu'importe où va la barque, pourvu qu'elle ne fasse pas naufrage en route?»