PAUL CLAUDEL
On a toujours vu les hommes supérieurs, dès qu'ils n'ont pas de goût à diriger la civilisation, vivre en dehors de la civilisation. Celui-ci, dont le nom est presque inconnu, n'a jamais coudoyé ses frères; à la première occasion il est parti, voué, farouche, à un consulat lointain; pour caverne, il a une pagode abandonnée et, sûr qu'elles ne voient pas son âme, il promène ses yeux parmi les fourmis jaunes. Mais ces détails même n'intéresseront personne avant cinquante ans: l'auteur de Tête d'or est ici ou là, selon qu'il a choisi. Il importe, pour les bateaux, que le vent souffle d'ici ou de là; pour les livres, nullement: ils vont de tous les côtés à la fois, ils arrivent partout, venant de partout, épaves que les naufrages roulent dans des langes éternels. Tête d'or fut mis à la mer un jour par un homme qui écrivit en français avec génie, il y a sept ou huit ans, et qui depuis s'est tu.
Je la prendrai par les épaules et toi par les pieds.
(Ils soulèvent le corps.)
Pas ainsi! Qu'elle repose la face contre le fond.
(Ils la descendent dans la fosse.)
CÉBÈS
Qu'elle repose.
SIMON
Va dans la fosse où tu ne recevras pas la pluie!
C'est avec cette simplicité grandiose qu'un homme enterre son amour. L'oeil de celui qui regarde est au niveau de la douleur humaine, un peu plus haut: alors, tout s'exalte et les mots pleurent avec sérénité. Ce qui disparaît était tout, mais n'est plus rien: une femme, les nuits vécues, les fleurs vues ensemble, la vie écoulée comme du sable d'une main dans une main, enfants! le jeu est le jeu et la mort est la mort, mais pas davantage.
Ecoute ceci que mourante elle serrait ma main sur sa joue
Et me la baisait, fixant sur moi ses yeux.
Et elle disait qu'elle pourrait me chanter des présages.
Comme une vieille barque arrivée à la fin de la mer ...
... Ma fortune féminine! Mon amour
Plus doux que le duvet que s'arrache le cygne polaire de
dessous les ailes!
Va-t'en dans la fosse.
CÉBÈS
Veux-tu que je t'aide à l'ensevelir?
SIMON
Oui.
Je le veux. Fais cela avec moi; et que cela ne soit pas oublié!
Ces premières pages sont bien le signe du tout. Quelle douloureuse tragédie de la mort et du néant! L'infini humain se réduit à une petite princesse clouée par les mains: il y a un conquérant, «car l'homme est une tragédie dont le héros est le vers conquérant»; d'ici le dénouement, il faut agir selon une action d'amour égoïste, jouir de tout en méprisant tout. De la nuit éternelle nous allons à travers des obstacles vers la nuit éternelle, nous sommes un drapeau qui flotte une journée au bout d'un mât et qu'on rentre le soir et qui ne reverra jamais la lumière. Que l'enfant de la mort, avant de mourir, secoue sa tête, s'il en a la force et qu'il produise dans l'air la rumeur du chêne dont le vent remue la chevelure. Il n'y a que des gestes; les uns font du mal, ils sont pareils à ceux qui ne font rien que des signes dans l'air: