Je l'ai tué sans le voir, comme un gibier que l'on chasse en
rêve,
Ou comme le voyageur qui se hâte vers l'auberge arrache
l'importune fougère.
Un sentiment profond de la mort implique un sentiment profond de la vie. Celui qui ne meurt pas une fois par jour ignore la vie; les cigales sont des crécelles: elles chantent la vie qu'elles nient par leur stupidité; elles ne savent pas que cette lumière renaîtra sans elles; «cette journée et les autres jours seront la vie d'autres gens»: il faut sentir cela pour que toute l'amertume des piqûres du soleil se change en baume. L'amour de la vie toute bonne et simple est triste comme le regard d'un chien. Mourir, c'est laisser en proie au hasard des yeux les yeux qui vous parlent. Tête d'or voit mourir Cébès:
D'abord, c'est Mai joli, puis la saison se termine et les
hommes tombent comme des pommes.
L'heure est finie. Mais écoutez, à toute les heures, la chute des pommes: ainsi vous saurez que vous vivez encore. Cébès meurt,
La Mort l'étrangle avec ses douces mains nerveuses,
et il fait un soir d'été.
Comme c'est beau, un soir d'été!
Le silence béni s'emplit
De l'odeur du blé qui fait le pain.
Les seigles, et les luzernes, et les sainfoins et les haies,
Les rondes au sortir des villages, la tranquillité de tous
les êtres....
Et Cébès meurt. Et Tête d'or, des bras du cadavre passionné, bondit à l'action avec un désespoir froid, un mépris sombre; il pense, dès cette minute, ce qu'il dira plus tard:
Quelle différence y a-t-il entre un homme et une taupe qui
sont morts,
Quand le soleil de la putréfaction commence à les mûrir
par le ventre?
Simon est devenu le conquérant, Simon Agnel, que ses cheveux de femme blonde disent Tête d'or. Général vainqueur, il tue l'Empereur et s'empare du trône. La scène est shakespearienne, et même trop; avec ses revirements de la foule dominée par une volonté, elle rappelle trop l'ironie de Jules César. L'ironie, dans Shakespeare, est plus sûre, plus vraie, plus simple; l'auteur de Tête d'or nous montre trop la logique dans l'illogisme de la foule, mais cela reste beau par le tonnerre de paroles hautaines et brutales et par un geste: Tête d'or a jeté son épée au peuple qu'il veut mépriser et maîtriser les mains inermes; sur un signe, le peuple vaincu rapporte à genoux l'épée.