Ce que l'on connut d'abord de M. Bataille, c'étaient de petites impressions tendres, à propos de choses mystérieuses et vagues, d'une nature malade, évanouie, de femmes muettes qui passaient parfumées de douceur, de petites filles sages et déjà tristes, d'une enfance frêle et peureuse, des vers écrits dans la Chambre Blanche, des vers pour Monelle, peut-être... Le poète s'est refait tout petit enfant, jusqu'au conte de fées, jusqu'à la berceuse; mais l'intérêt est précisément dans le spectacle de cette métamorphose; et, à voir comment le jeune homme revit son enfance, on devine comment l'homme revivra sa jeunesse. Il y a toujours un oiseau bleu qui est parti et qui ne reviendra plus; hier est toujours le paradis perdu, et dans vingt ans M. Bataille songera encore:

Oiseau bleu, couleur du temps,
Me connais-tu? fais-moi signe:—
La nuit nous donne des airs sanglotants,
Et la lune te fait blanc comme les cygnes....

Oiseau bleu, couleur du temps,
Dis, reconnais-tu la servante
Qui tous les matins ouvrait
La fenêtre et le volet
De la vieille tour branlante?...

Où donc est le saule où tu nichais tous les ans,
Oiseau bleu, couleur du temps?

Oiseau bleu, couleur du temps.
Dis un adieu pour la servante
Qui n'ouvrira plus désormais
La fenêtre, ni le volet
De la vieille tour où tu chantes ...
Ah! reviendras-tu tous les ans,
Oiseau bleu, couleur du temps?

Et toujours il y aura des villages qu'on se souviendra d'avoir vu mourir un soir, et qu'on n'oubliera pas, et où l'on voudrait revenir,—oh! un seul instant, revenir vers le passé qu'on a vu mourir, un soir d'adolescence, un soir de jeunesse, un soir d'amour:

Il y a de grands soirs où les villages meurent—
Après que les pigeons sont rentrés se coucher.—
Ils meurent, doucement, avec le bruit de l'heure
Et le cri bleu des hirondelles au clocher ...
Alors, pour les veiller, des lumières s'allument,
Vieilles petites lumières de bonnes soeurs,
Et des lanternes passent, là-bas, dans la brume ...
Au loin le chemin gris chemine avec douceur ...

De toutes ces visions le poète enfin se détache avec une fermeté attristée:

Mon enfance, adieu, mon enfance.—Je vais vivre.
Nous nous retrouverons après l'affreux voyage,
Quand nous aurons fermé nos âmes et nos livres,
Et les blanches années et les belles images ...
Peut-être que nous n'aurons plus rien à nous dire!
Mon enfance ... tu seras la vieille servante,
Qui ne sait plus bercer et ne sait plus sourire....

Et ainsi jusqu'à la mort chacune de nos existences successives nous sera une belle et douce étrangère qui s'éloigne lentement et se perd dans l'ombre de la grande avenue où nos souvenirs sont devenus des arbres qui songent en silence....