Il y a donc, dans ce livre de l'enfance, toute une philosophie de la vie: un regret mélancolique du passé, une peur fière de l'avenir. Les poèmes plus récents de M. Bataille, encore épars, ne semblent pas contrarier cette impression: il y demeure le rêveur nerveusement triste, passionnément doux et tendre, ingénieux à se souvenir, à sentir, à souffrir. Quant à ses deux drames, la Lépreuse et Ton sang, sont-ils bien, comme l'auteur le croit, la transposition en action des mêmes sensations et des mêmes idées que, parallèlement, il transpose en poèmes? Poèmes et tragédies sont nés dans la même forêt, viornes et frênes, voilà tout ce que l'on peut affirmer: ils ont puisé à la même terre, au même vent, à la même pluie, mais la différence essentielle est celle que j'ai dite: les deux drames sont deux beaux arbres tragiques.

La Lépreuse est bien le développement naturel d'un chant populaire: tout ce qui est contenu dans le thème apparaît à son tour, sans illogisme, sans effort. Cela a l'air d'être né ainsi, tout fait, un soir, sur des lèvres, près du cimetière et de l'église d'un village de Bretagne, parmi l'odeur âcre des ajoncs écrasés, au son des cloches tristes, sous les yeux surpris des filles aux coiffes blanches. Tout le long de la tragédie l'idée est portée par le rythme comme selon une danse où les coups de sabots font des pauses douloureuses. Il y a du génie là-dedans. Le troisième acte devient admirable, lorsque, connaissant son mal et son sort, le lépreux attend dans la maison de son père le cortège funèbre qui va le conduire à la maison des morts, et l'impression finale est qu'on vient de jouir d'une oeuvre entièrement originale et d'une parfaite harmonie.

Le vers employé là est très simple, très souple, inégal d'étendue et merveilleusement rythmé: c'est le vers libre dans toute sa liberté familière et lyrique:

Je sais où j'ai été empoisonné.
C'est en buvant du vin dans le même verre
qu'une jeune fille que j'aimais....
..................................................

Sur la table il y avait nappe blanche,
un vase rempli de beurre jaune,
et elle tenait à la main un verre
du vin qui plaît au coeur des femmes....
..................................................

Elle n'avait pas pourtant lieu de me haïr....
Je ne suis qu'un pauvre jeune fermier,
fils de Matelinn et de Maria Kantek
J'ai passé trois ans à l'école ...
mais maintenant je n'y retournerai plus....
Dans un peu de temps je m'en irai encore loin du pays,
Dans un peu de temps je serai mort,
et m'en irai en purgatoire....
Et pendant ce temps mon moulin tournera
diga-diga di,
Ah! mon moulin tournera
Diga-diga da....

Ton sans est écrit en prose, très simple aussi, et comme transparente. Je n'aime guère cette histoire, trop médicale, de transfusion du sang, mais le thème accepté, on est en présence d'un vrai drame d'aujourd'hui, hardi et vrai. Le ton singulier de cette tragédie est donné par une sorte de mysticisme charnel. Les affinités corporelles sont substituées aux affinités morales: c'est un psychisme matériel. Voici un passage du rôle de Daniel (le jeune homme à qui Marthe a donné son sang), par lequel le principe du drame sera un peu expliqué:

«Tu ne peux pas le voir couler dans mes veines ... mais c'est si
extraordinaire de le contenir en moi ... si étrange ... si absurde
et si doux.... Je contemple mes mains comme si je les voyais pour
la première fois.... Je ne sais quelle tiédeur fraîche y coule en
cascade ... et sous le réseau transparent des veines, il me semble
que je suis dans sa fuite toute la source lâchée de ton coeur....
Il y a une douceur nouvelle qui court en moi comme un printemps....
Je t'assure, pose ta main sur la mienne ... elle t'appartient ...
je suis un peu toi maintenant ... Je veux que tu sentes se faire la
confusion, je veux que tu reconnaisses en moi le battement
inconscient de ta vie.... Ah! que ma joie ne te paraisse pas
puérile!... je t'en supplie.... Ta vie! pense à cela ... la vie de
ta chair, à défaut de ton âme.... Ce sang m'apporte un peu de ton
éternité ... oui de ton passé, de ton présent, de ton avenir, et
c'est comme s'il accourait à moi du fond de ta plus lointaine et
mystérieuse enfance....»

Il n'y a peut-être pas là une seule métaphore qui n'ait été lue dans les effusions attribuées d'ordinaire aux amants; il semble pourtant qu'on les lise pour la première fois, car c'est la première fois qu'elles sont justes. Cependant le style de Ton sang n'est pas toujours assez pur, et trop parfois de vraie conversation, sous prétexte de «théâtre». Le prétexte n'est pas valable.

Les deux tragédies se rejoignent par cette idée que le sang de la femme, pur ou impur, haine ou amour, est une malédiction pour l'homme. L'amour est une joie empoisonnée; la fatalité veut que ce qui est le suprême bien de l'homme soit la source de ses plus cruels tourments, que le fleuve où il boit la vie soit le même où il boit la douleur et la mort.