L'heure du nuage blanc s'est fondue sur la plaine
En reflets de sang, en flocons de laine,
O bruyères roses, ô ciel couleur de sang.
L'heure du nuage d'or a pâli sur la plaine,
Et tombent des voiles lents et longs de blanche laine,
O bruyères mauves—ô ciel couleur de sang.
L'heure du nuage d'or a crevé sur la plaine,
Les roseaux chantaient doux sous le vent de haine,
O bruyères rouges—ô ciel couleur de sang.
L'heure du nuage d'or a passé sur la plaine
Éphémèrement: sa splendeur est lointaine.
O bruyère d'or—ô ciel couleur de sang.
Des mots, des mots! Sans doute, mais bien choisis et mêlés avec art. M. Kahn est avant tout un artiste: il est quelquefois davantage.
PAUL VERLAINE
M. Gaston Boissier, en couronnant (touchante coutume) un poète quinquagénaire, le félicitait de n'avoir, pas innové, d'avoir exprimé des idées ordinaires en un style facile, de s'être conformé avec scrupule aux lois traditionnelles de la poétique française. Ne pourrait-on rédiger une histoire de notre littérature en négligeant les novateurs? Ronsard serait remplacé par Ponthus de Thyard, Corneille par son frère, Racine par Campistron, Lamartine par M. de Laprade, Victor Hugo par M. Ponsard et Verlaine par M. Aicard; ce serait plus encourageant, plus académique et peut-être plus mondain, car, en France, le génie semble toujours un peu ridicule.
Verlaine est une nature, et tel, indéfinissable. Comme sa vie, les rythmes qu'il aime sont des lignes brisées ou enroulées; il acheva de désarticuler le vers romantique et, l'ayant rendu informe, l'ayant troué et décousu pour y vouloir faire entrer trop de choses, toutes les effervescences qui sortaient de son crâne fou, il fut, sans le vouloir, un des instigateurs du vers libre. Le vers verlainien à rejets, à incidences, à parenthèses, devait naturellement devenir le vers libre; en devenant «libre» il n'a fait que régulariser un état.