Il leur donna un souper: elles mangèrent les dattes de Jaron conservées en des courges creuses; des pistaches fricassées au sel; des pavis, des grenades blanches et des roses, des prunes de Boccara; des abricots à chair rouge dont on grignote l'amande, le noyau s'ouvrant aisément d'un coup d'ongle; du raisin bleu cultivé par les Guèbres de Neyesabad et qui se sert sur un lit de violettes.

Toutes les trois reçurent les faveurs du maître: elles le souffrirent avec complaisance, en créatures qui savent que l'homme ne saurait être le dispensateur d'aucun plaisir et que la femme seule connaît les ressorts secrets d'une chair de femme. Zaël, désormais, les laissa s'amuser entre elles et corrompre à leur aise un jeune et divin petit eunuque qu'il leur avait choisi comme joujou.

Dans un café, au milieu des fumeurs d'asium, des joueurs d'échecs, des dormeurs, un mollah prêchait, ensuite faisait la quête. Tout à coup, se dressant de même qu'en songe, un derviche lançait, d'une puissante voix de hurleur, un aphorisme sur la vanité du monde, retombait dans ses prières. Le poëte conteur, qui commençait l'histoire de Mouça chez les Pharaons, fut interrompu par une troupe de danseuses. Elles roulaient des ventres nus, au nombril peint d'une fleur obscène, et, quand les jupes glissaient sur les cuisses, leur sexe épilé faisait songer à de grandes fillettes impubères et lascives. Calmées, quelques-unes et quelques turbans disparurent vers le fond du café; mais la luxure allait aux jeunes Circassiens qui apportaient les narghilés et les tasses avec de languides allures: à chaque instant le service s'interrompait, toute cette jeunesse étant en proie, dans les salons secrets, à de lucratives émotions.

Zaël, qui voyageait pour s'instruire, ne résista pas à la curiosité de sa race, mais ces jeunes complaisants joignaient la rapacité de la gueuse à la niaiserie de l'enfance: c'était des joies vraiment désolantes, vraiment trop évocatrices du désert, où, pérégrins maudits, nos désirs fantômes ne joignent que des spectres. Il eut d'autres désillusions, il les eut toutes, car il acheta tout: il fut cazy, il fut mocaïb, il fut vakanevis, il fut daroga, il fut vizir, il fut chef des Portes-flambeaux «par l'ordre exalté et inexprimable du Très-Haut et Très-Saint Seigneur, vicaire de Dieu.»

Huit jours après, reprenant son état de philosophe libre et obscur, il écrivait à Yezid:

«La vie ne contient rien. Le silence même est inutile. Relève-moi de non vœu. Je veux pouvoir dire aux hommes que je les méprise.»

«À quoi bon! répondra Yezid. Ils le savent, mais tout leur est indifférent, hormis la jouissance.»

Il n'envoya aucun messager vers Tauris.

Le ciel du soir s'alanguissait, là-bas, de fumées amarantes. Zaël traversa les faubourgs: de rouges ziégaris sommeillaient adossés au mur d'un corps de garde, et la pointe bleue de leurs bonnets s'inclinait, semblait saluer les passants. Partout, rasant le sol, comme un flot, couvrant les toits d'une neige imprévue, dressant en l'air des trombes croulantes d'ailes immaculées, des pigeons blancs: quelques têtes huppées animaient un instant les trous multiples des lourds colombaires.

Au-delà des Portes du couchant, la nuit éploya ses noires tarlatanes étoilées d'argent pâle: Zaël marchait toujours. Il était bien réellement, à cette heure, le Pèlerin du silence: aucun grelot ne sonnait dans son crâne, nul verbe ne luisait dans les limbes de sa pensée, et il allait, goûtant la fraîcheur du soir et la douceur des négations définitives.