… J'ai relu ce matin tes dernières lettres qui m'avaient d'abord irrité, car depuis huit jours j'étais sans nouvelles de Léda et je la pleurais comme un sot. Mais aujourd'hui je me roule dans l'herbe avec toi, je participe à tes plaisirs innocents et champêtres. Léda est revenue. Ils sont installés à Vichy et il faut vraiment qu'elle m'aime bien pour s'être imposé la corvée de cette rapide course. Blanche Patraque me posait une «scène» que m'a commandée Durand, et je comparais l'insolente splendeur de ma Léda à la joliveté dépravée du petit modèle. Patraque est bien faite, surtout des reins; couchée sur le ventre elle donne une sphinginette très agréable, mais c'est un bibelot, tandis que Léda, en ses formes qui n'ont ni commencement ni fin (tu me comprends?), semble douée de puissance autant que de grâce; elle est souple et forte comme une belle épée. Enfin je fabriquais ma petite turpitude avec tout de même un certain plaisir quand la clef tourne, et voilà Léda. Je m'avance en cérémonie; elle me prie de continuer mon travail et elle s'assied sur un tabouret sans quitter des yeux Patraque, qui se malaxe les seins en remuant les jambes comme un pantin. Léda éprouve-t-elle du dégoût ou de la pitié, je n'en sais rien; il y a sur son visage l'expression d'un sentiment que je ne puis définir et, inquiet, je lève la séance. Patraque se redresse lentement, se tourne et se retourne, puis s'en va, l'air indifférent, se rhabiller derrière le rideau: alors seulement je songe aux mauvaises mœurs de Patraque et j'ai honte. Mais quand elle est partie, Léda, indulgente, loue la blancheur de cette petite femme fine et fragile; je suis rassuré: c'était de la curiosité et non du dégoût.

… Je suis très heureux, mon cher ami, mais pourtant j'ai lu dans les yeux de Léda je ne sais quoi qui m'a troublé. Elle ne souriait que si je la regardais et ce sourire était comme une draperie jetée sur un mannequin: je sentais en dessous quelque chose de morne et de froid. Je suis très heureux: c'est-à-dire mes mains et mes yeux ont été très heureux; j'ai adoré la déesse et la femme par tous les moyens qui sont au pouvoir d'un homme, par toutes les prières, par toutes les caresses, par tous les actes de l'esclavage le plus ingénieux et de la luxure la plus farouche, et je n'ai pu ôter des yeux mourants de l'amante une ombre ironique et tenace, désir inconnu, nuage au fond de l'eau silencieuse et bleue… Qu'en penses-tu? C'est la première fois que j'aime une femme aussi compliquée… Je suis très heureux, mais je voudrais bien que cela ne m'empêche pas de peindre. Or, ce matin, j'ai envie de songer, d'écrire, de dormir, de sortir, mais pas de peindre; et je sens que je suis content de ne rien faire et de rêver aux yeux de Léda… Est-ce qu'on ne peut donc pas être heureux tranquillement, sans que cela dérange toute votre vie?…

CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES

Auvergne, 25 août.

… On m'a renvoyé des Pins ta dernière lettre. Je saurai donc le secret de ta vie heureuse! Hélas! ce pays de vignes, de roches, de sapins et de châtaigniers est encore trop souriant pour mon ennui… Je ne sais ce que je voudrais, ou cela est si vague et si étrange que je n'y veux pas songer. Dis-moi bien ton «histoire de dix ans» et je te dirai la mienne, plus brièvement peut-être, car je ne sais pas conter, mais avec toute la sincérité de mon pauvre cœur… Ne nous verrons-nous jamais? Parfois je te rêve comme la seule créature que je pourrais encore aimer… Te souviens-tu de ma fièvre à te serrer dans mes bras quand nous nous retrouvions après une absence? Je t'aime toujours,—et toi?…

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

Les Frênes, 25 août.

… Si je devais m'en rapporter à tes lettres pour juger de ton état d'esprit, mon cher Bazan, je serais très embarrassé, car elles se contredisent assez régulièrement. Mais je crois que tu n'aimes en ta Léda que sa beauté et sa vanité; sa beauté te plaira tant que tu y découvriras des paysages nouveaux, des coins inexplorés, mais ta vanité se lassera bientôt d'un rôle qui nie ton orgueil et tu te préféreras le maître de Patraque que le serviteur de la marquise de La Tour au château des Pins. J'ai lu cette adresse, de la main de Joconde, sur une lettre qui attendait la venue du facteur. J'ai interrogé Joconde. C'est une de ses amies; encore que je ne devine pas quelle amitié peut lier cette marquise à la petite institutrice de mes cousines. Tu vois comme tout se rejoint. C'est admirable! Tâche d'apprendre de la marquise ce qu'elle pense de Joconde: cela m'amusera, car cette fille aux cheveux de bronze m'intéresse toujours, malgré les intermèdes champêtres qui te font pitié. Ah! que tu as tort! Cette petite Annette est une si jolie fleurette, si fraîche! Tu ne comprends donc pas le plaisir qu'il y a pour un homme de sang-froid, mais intelligent et sensuel, à faire chanter un peu, rien que deux ou trois notes de prélude, ce violon de chair et de sensibilité! Elle en est à l'âge où une fille désire tout sans rien craindre encore. Je pourrais lentement, ou en une heure, à mon gré, la mettre au diapason du désir que je me donnerais; mais je ne me le donnerai pas; je n'ai pas le goût de recommencer la scène vile des «Liaisons». Il y a trop de femmes sur la terre pour que je trompe une jeune fille. A quoi bon? Au point où nous en sommes et comme il est écrit benoîtement sur la couverture d'un livre destiné aux vierges, «l'imagination fait le reste». Ainsi tout est toujours à recommencer et le plaisir est toujours devant nous; au lieu de l'entendre pleurer sur nos talons, nous le voyons qui nous précède, souriant, rouge et fier. Je prends là une belle leçon de psychologie et de sensualisme délicat. Elle serait parfaite si Joconde parfois ne m'irritait… Je sentirai mieux encore le charme et la valeur de ces jours d'activité sanguine quand ils se seront un peu éloignés de moi; mais je les range dès maintenant parmi les plus décisifs de ma vie. Je t'en ai raconté quelques épisodes, mais comment en dire toutes les heures et toutes les minutes? Ni Annette, ni Joconde elle-même d'un parfum plus fort, ne m'ont masqué le reste de la nature, mais j'ai joui plus profondément, mêlée à ces odeurs de femmes, de l'odeur ingénue des feuilles et des bêtes, des ruches et des ciguës. Il n'y a de vie que de nous, peut-être; un bras nu qui se glisse dans les rosiers augmente la beauté des roses et l'herbe est plus verte le long du sillage qu'y laisse une robe de femme; un désir se lève en notre cœur vers tout ce qui vit,—et je baisai, je m'en souviens, sur les lèvres d'Annette, les bois, les joncs, les bruyères et les pierres. De tels souvenirs, si on y mêle quelques grains de poivre ironique, sont sans doute durables. Je verrai bien. Mais je suis sûr de ne jamais oublier le petit écureuil que je vis un matin descendre d'un hêtre pour aller dans les noisetiers faire sa provision d'hiver. Il fit quinze voyages de sa cachette à l'extrémité même des branches où pendent les noisettes; il venait par bonds légers et peureux, la queue en trompette comme sur les images; on entendait le bruit sec de la cueillette, et c'était une fuite brusque vers l'arbre qui est sa forteresse. Arrache-t-il les noix avec ses dents ou avec ses pattes; je n'en sais rien: peut-être avec ses pattes, car les rongeurs sont des petits hommes qui mangent à peu près comme nous, en portant à leur bouche leurs mains griffues… Le soir, sous les mêmes hêtres, à la lisière du bois, pendant que les limaces grises redescendaient de la cime des hêtres où elles passent le jour, j'ai vu les noces des fourmis. Celles qui doivent s'accoupler ont des ailes et c'est dans l'air que les couples se joignent; mais sitôt que le mâle a étreint la femelle, leurs ailes se mêlent, leurs nerfs se troublent et les deux bestioles enlacées tournoient et tombent. Les noces que je vis s'étaient exaltées très haut, au-dessus des arbres, la pluie d'or rebondissait de feuilles en feuilles, avec un vrai bruit d'ondée, et à mesure qu'un couple touchait le sol, les deux amants aussitôt désunis rejaillissaient comme les gouttes d'une cascade et s'en allaient, d'un vol rapide et solitaire, vers le soleil et vers la mort. Singulière vision et presque effrayante! Je suis très fier d'en avoir eu le spectacle et j'ai pitié de moi, qui aime avec tant de précautions, de détours et de ruses, quand je songe aux fourmis qui donnent toute leur vie pour la vie et ne se disjoignent, les femelles que pour aller porter à la fourmilière le trésor fécond, et les mâles que pour mourir. Je crois même qu'ils meurent immédiatement sur place et que les femelles seules prennent leur vol; mais j'étais comme ivre d'avoir participé à ce mystère et dès que j'eus compris, je me mis à songer pour comprendre encore mieux…