26 août.
… Hier soir, après dîner, par une nuit sans lune, mais claire de tous les sourires des étoiles, nous nous promenions dans le parc, le long de ce même bois qui est le refuge nocturne de tous les oiseaux des environs; l'heure était douce et le silence des choses nous imposait silence. Mais Georges frappa dans ses mains et voici qu'un bruit long et léger, singulier, profond, s'élève d'entre les branches; c'est un océan d'ailes surprises, un effarement de peuple en robes de soie, un froissis délicieux de plumes gonflées: tous les oiseaux réveillés, pour une seconde dressés sur leur perchoir, inquiets si c'est l'aurore ou si c'est l'épervier. Je fus étonné, mais Annette eut peur et aussi Joconde et (sans doute parce que je me trouvais là) elles se jetèrent vers moi dans un tremblement que je calmai en leur ouvrant mes bras. Joconde se dégagea bientôt avec une certaine impertinence, mais, Georges ayant recommencé (cette fois en allumant un tison), elle se pressa plus étroitement le long de mon corps, ma main rencontra la sienne par-dessus ses hanches et, rendu audacieux ou peut-être fou par la nuit que la lueur avait faite pour nos yeux, j'étreignis contre la hanche forte la main qui s'était laissé prendre et je frôlai de ma joue la figure qui ne s'éloignait pas de la mienne. Ce fut une seconde de possession, de certitude charnelle… La voix de Georges brisa notre enlacement de hasard. Annette lui demanda ses tisons et fit des flammes dont les ailes remuées dans les arbres semblaient le crépitement douloureux: «Annette, dit Joconde, laissez dormir ces pauvres oiseaux.» Alors nous fûmes encore aveugles et j'atteignis une bouche brûlante qui trembla sous mon baiser; les reins de la femme se cabraient au jeu inconscient de mes doigts dévoyés; j'entendis un «oui» qui ne répondait pas à une question… Elle s'éloignait avec Georges et Anne, et Annette avait repris mon bras que j'étais encore troublé. «Venez donc, disait Annette, laissons dormir les pauvres oiseaux.»
Voilà donc ma situation, mon cher ami. J'aime Annette, petite âme sentimentale, et j'aime Joconde, chair sensuelle et cheveux violents… Je te dirai la suite, s'il y a une suite, car je pars dans quatre ou cinq jours…
PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
Les Frênes, 27 août.
… Il y a eu une suite le soir même. J'avais d'abord résolu de ne pas te la dire, car je suis moins habitué que toi au nu; je me résignerais difficilement à faire, comme un peintre, participer le public aux joies égoïstes de mes yeux; au delà de certains gestes et d'un certain état charnel, j'écarte même un ami, même toi. Mais je ne t'appelle pas, je ne te parle pas, je ne t'écris pas; je te communique un cahier de notes que tu me rendras, après avoir cru lire un roman.
Notre petite aventure était de celles qui exigent le silence, une explication ou une conclusion. J'aurais préféré tout à une explication et le silence à la conclusion, car je veux rester libre, et rien ne pouvait me faire croire que Joconde fût une de ces femmes perfectionnées qui savent cueillir la fleur sans arracher en même temps la touffe verte avec ses racines et sa glèbe. Je n'aurais nul goût à transplanter ma liberté, alors en pot comme une giroflée, dans un giron trop tendre, à l'abri de bras trop amoureux. Je désirais Joconde, comme on désire un joli enfant rencontré dans la rue, pour le caresser et le faire sourire, mais non pour l'installer chez soi en prince et en tyran. Alors, comme je ne voulais pas de conclusion, il n'y en eut pas; mais nous continuâmes les préludes interrompus…
Je déplaçai doucement la commode et je n'eus qu'à tourner un bouton et à pousser une porte, un peu revêche, pour apercevoir, assise dans son lit, inquiète et pâle, Joconde, qui avait perçu le bruit de tous mes mouvements et qui attendait. Je fus à genoux, baisant ses doigts respectueusement (comme dans les mauvais romans) avant qu'un geste eût tenté de me faire peur. Je ne lui parlai pas de mon amour, mais de sa beauté, et j'étais très timide parce que sa peau n'était pas aussi blanche que je l'avais cru. Nous conclûmes un pacte de sagesse et je repris mes fadeurs; je fus descriptif et esthétique; je comparai entre elles des statues célèbres. Un mot d'esprit l'amusa; en voulant comprimer son rire et rajuster sa chemise qui se décolletait trop, elle eut une maladresse qui me livra sa gorge. Je n'en profitai pas et lui dis qu'elle ressemblait dans cette pose aux femmes de terre rouge qui gisent à demi-ressuscitées sur les lourds tombeaux étrusques.—«Pas pour la couleur, j'espère?» Et elle se donnait à mes yeux maintenant fixes. Je ne pus me retenir de toucher ce que mes yeux avaient caressé, et comment imposer à mes mains un itinéraire et empêcher mes lèvres de connaître aussi ce que mes mains avaient connu? Nous restâmes ainsi longtemps tassés l'un contre l'autre, avec la sauvegarde de mes vêtements. Je sus qu'elle me pardonnait quand sa bouche se détacha de la mienne et je m'en allai, ayant baisé ses yeux fermés… Que doit-elle penser de moi si elle n'est pas vierge? Voilà ce que je me demandais en essayant de m'endormir à mon tour.
Je ne l'ai pas revue, ou presque pas. Une lettre, ce matin, l'a rappelée à Versailles; elle vient de partir. Le conseiller est très malade; mais on ne veut pas inquiéter inutilement les deux jeunes filles… Si j'avais dix ans de plus, je voudrais marcher sur mes principes et épouser Annette pour la consoler, car elle va peut-être se trouver pas très riche et elle pleurera beaucoup son père, pauvre petit cœur! Quant au départ de Joconde, il me sauve du ridicule ou d'une folie. Je ne connaîtrai pas la pensée du sphinx, mais qu'importe? Et puis, le sphinx pense-t-il autre chose que la pensée que je lui prête?