Moi: Mensonge!
Elle: Oh! que non!
Moi: Bien. Il saura qu'il est trompé.
Elle: Soit. Et vous pensez qu'il donnera sa fille à l'amant de sa maîtresse? C'est un homme d'ordre et très religieux. Il m'épousera parce qu'il me l'a promis; mais s'il mettait sa maîtresse à la porte, il fermerait en même temps sa porte à l'amant de sa maîtresse. Vous attendrez d'être marié pour faire vos révélations? Je ne vous le conseille pas. Annette ne serait peut-être pas très heureuse d'apprendre que vous la quittiez le soir, au temps de vos fiançailles, pour monter dans mon lit. D'ailleurs ce n'est pas cette petite fille qui vous donnera les plaisirs que vous aimez. Il vous faudra une maîtresse, nécessairement. Je serai là. Adieu, souvenez-vous que je vous aime.»
Le mobile de presque tous les actes des femmes, c'est la jalousie. Joconde est donc jalouse. Son amour m'ennuie et me gêne, mais je ne le crains guère. C'est une sensuelle: elle oubliera vite et dédaignera celui qui lui aura refusé les joies accoutumées. Ah! quelle bonne préceptrice le vieux conseiller huguenot a choisie pour ses filles! Sa maîtresse, et une femme qui, nécessairement, l'a capté par des complaisances! Voilà l'envers des choses vénérables. Cela me plaît. D'ailleurs, malgré mon sentimentalisme d'aujourd'hui, je sens très bien que je n'ai renoncé pour l'avenir à aucun de mes vices. Peut-être au fond ne suis-je retenu que par un vieux respect conventionnel, la peur d'un vieux fantôme qui se lève en moi parfois, quand je regarde les yeux innocents d'Annette. Joconde me fait horreur et je ne la déteste pas; je pense à Annette, en la fuyant, et non à moi. Si j'avais pensé à moi, pendant que sa gorge se soulevait troublée par les invectives, j'aurais étendu les mains pour comprimer à mon profit le désarroi de ces beaux seins aux veines bleues. Dieu! que je suis compliqué! Dis-moi quelque chose de sensé, si tu as des pensées. Moi, j'ai peur d'avoir du regret devant la vieille serrure de notre porte!…
CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES
Les Pins, 12 septembre.
… Pourquoi as-tu fui, chère consolatrice, au moment même où j'allais toucher ta beauté et me régénérer dans ton cœur? Pourquoi n'as-tu pas voulu comprendre? Tu étais venue, pourtant?… Ah! malheureuse que je suis, c'est ma faute! je n'ai pas osé. Je me suis dressée devant toi comme une apparition au bord d'un chemin désert et j'ai attendu… Tu as eu peur? Mais de quoi s'agissait-il, de quoi? Je n'en sais rien. En vérité, je ne sais plus ce que je désirais… Anna! je voudrais être heureuse! Être heureuse ou mourir! Oh! voilà un cri bien naïf. Je le laisse, puisqu'il représente ma sincérité, mais avec un peu de honte. Te souviens-tu de la lettre où je te disais: Viens me corrompre! Quand je t'ai écrit cela, c'était fait; j'étais corrompue, c'est-à-dire que tu avais déjà insinué en moi le poison des espérances sensuelles. Tes confidences m'ont tourné la tête, à moi qui avais juré de nier, à tout autre que moi, le secret de mes faiblesses et de mes expériences. Comme plus d'une femme mariée à un mari malade et chagrin, j'ai eu des tentations auxquelles j'ai cédé. Quelques-unes furent agréables, mais aucune à aucune minute ne me révéla le secret d'Isis: et j'en prenais mon parti, vivant orgueilleuse et froide jusqu'en mes débauches quand tu es venue en ma vie, quand tu m'as fait croire, par tes mensonges, qu'une femme a dans ses hanches, dans sa poitrine et dans ses lèvres un infini charnel de joie et d'extase. Je sais que non. Alors, que pourrais-tu tirer, toi, de l'instrument rebelle au chant suprême? Rien de plus sans doute que mes amants! Quel mystère détient nos bouches que ne possède la bouche licencieuse des hommes? Cependant je t'aimais et je tressaillais d'avance avec complaisance sous le charme doux de tes yeux. Tu m'as trompée! Tu m'as traitée comme une vierge qu'on leurre avec un baiser sur le front et tu as éloigné de moi un visage que j'aimais à regarder, un visage qui allait peut-être sourire et pâlir et s'approcher anxieux de mes joues fraîches!… Cependant, Anna, tu peux revenir. Je te hais assez pour t'aimer encore,—pour aimer, sinon toi-même, du moins, toutes les sueurs d'amour dont tu gardes l'odeur, le parfum roux de ceux qui t'ont fait crier! J'aime les hommes à travers toi. Viens me donner ton amant.