Nous arrivons. La Guicharde «épluque» toujours mon jardin. Je lui commande de faire du feu; mais il n'y a pas beaucoup de bois. On brûle les chardons de mer dans la grande cheminée qui fume. Cela sent un peu la fumigation pharmaceutique; mais pourvu que cela n'abîme pas ma peinture? Cependant je n'ai qu'une seule pièce. Je prends le moufle de la Guicharde et je vais «épluquer» les chardons, pendant que les naufragées, en attendant que leurs vêtements aient séché, respireront les saines vapeurs de l'iode. Je fais ma toilette sous un hangar, puis je cueille un chardon et je l'admire; il semble découpé dans une masse d'acier bleu; il sonne comme du métal; il pique comme la pomme épineuse d'un fouet d'armes. Le chardon me rend un peu de bonne humeur et je songe sans amertume aux corps féminins qui se dévêtent, sous les yeux innocents de la Guicharde, devant mon feu de joie. Cependant la porte s'ouvre et la vieille paraît sur le seuil. Elle est pleine de reconnaissance, maintenant qu'elle a chaud et sec. Elle a déjà «admiré» ma peinture; c'était inévitable. La Guicharde lui a dit mon nom: «Un monsieur Basin qui tire le portrait». Elle me permet d'entrer chez moi, «quoique Adélaïde ne soit pas présentable, car elle était bien plus mouillée qu'on ne croyait». Drapée maladroitement dans un rideau de mousseline à fleurs jaunes, Adélaïde s'est assise dans un coin sombre et elle songe pareille à une Polymnie de carnaval. Son linge sèche toujours. Comme mon étable est vaste, cela n'est pas trop indécent. A mesure que sa silhouette s'éclaircit dans l'ombre, Adélaïde me surprend par une attitude noble et des lignes pures. Elle est belle sous le rideau qui lui donne un air japonais; je vois une épaule et la naissance riche d'un bras. Les bras grêles m'attristent; les bras puissants témoignent de la gloire des hanches et de la plénitude des seins. Elle est assise sur un coffre de paysan que j'ai mis là. Les pieds nus battent indifférents contre les panneaux où des corbeilles de fleurs sont sculptées; ils sont fins sans mièvrerie, cambrés, ramassés, solides. L'eau de mer les a nacrés de sable fin; ils brillent comme des pieds de marbre, et aussi haut que le rideau le permet, c'est le même grain de peau fin et poudré d'étincelles. Ah! comme j'ai baisé follement, non loin d'ici, il y quelques années, des jambes adorées, salées par la mer! Mais je regarde Adélaïde sans trouble et, tout en écoutant le bavardage cordial de la vieille, je crayonne des lignes. Comme on me laisse faire je trempe un petit pinceau dans de l'eau gommée et j'achève mon croquis en le saupoudrant d'une tangue figue et nacreuse qui fait ressembler Adélaïde à une statue de sel enveloppée d'un châle. Cela rend mon souvenir plutôt que mon impression. Je songe aux jambes que j'ai aimées et aux baisers qui nous emplissaient la bouche de sable et de salure. Adélaïde ne dit rien, regarde par la porte ouverte l'étendue jaune et bleue des sables, des joncs, des chardons et des herbes coupantes. Le soleil couchant depuis quelques minutes fait étinceler ses jambes poudrées; le rayon monte, atteint son buste où il semble sculpter dans de l'or deux seins orgueilleux; il arrondit encore ses épaules graves, donne à la figure la teinte orangée des vieux portraits, aux yeux bruns un ton de flamme et aux cheveux châtains une transparence fauve. Elle se laisse admirer. Peut-être me prend-elle pour un appareil photographique? Attitude bien faite pour me séduire, car j'aime les femmes que l'on peut regarder, qui sont muettes et respirent harmonieusement. Si elle pouvait me détester et me laisser faire son portrait—dans un rideau sans fleurs—je ne regretterais pas d'avoir vécu une page de mauvaise littérature. On trouve si difficilement des modèles obéissants et silencieux! Si elle pouvait me mépriser assez pour ne pas m'adresser la parole et me donner deux ou trois matinées par hypocrisie de reconnaissance! Je songe ainsi quand une voix douce, mais rendue presque méchante, nous dit brusquement, au milieu d'une auréole: «Laissez-moi maintenant. Je vais m'habiller.» Tout a une importance dans les épisodes de la vie sauvage: je me souviens que j'ai du thé. Suis-je à Juan Fernandez ou à Havoque? J'ai du thé. Je mets moi-même une bouillotte au feu et j'offre à la mère d'Adélaïde de faire un tour de jardin. Nous nous promenons dans le sable; je fais apprécier l'état de mes travaux de défrichement; je dévoile à la dame les vastes projets de mon imagination. En un quart d'heure Havoque est une ville qui rampe jusqu'à l'Y où un phare à éclipses orne la jetée en estacade. Mais pour le moment je suis voué au silence et à la retraite. Elle ne sait plus si monsieur Basin est un peintre de portraits ou un entrepreneur de villes d'eaux. Elle s'appelle Madame veuve Fairlie. Son mari était «dans les affaires», nécessairement, associé de la maison O'Clova, de Perth. Elle me conte sa vie, de ce ton dolent que prennent pour ces narrations les femmes qui n'ont pas été très heureuses, et elle insiste sur deux points: elle n'est pas du tout anglaise; elle est née à Lessay, dernier rejeton des Lefèvre d'Ectot. Son père qui était médecin étant allé se fixer à Paris, elle rencontra Fairlie qui l'épousa pour sa beauté de Normande aux yeux clairs: «Ma fille me ressemble si peu et a si peu mes idées!» Madame Fairlie me parle de sa fortune qui est encore «assez belle»; mais tandis qu'Adélaïde possède en propre une part d'intérêts considérable dans la maison O'Clova, la vieille dame normande a acheté des terres qui ne lui rapportent pas des revenus tous les ans: «Mais la terre, c'est encore ce qu'il y a de plus solide.» Elle passe trois ou quatre mois par an au manoir de Cavilly. C'est de là qu'elles sont venues à Lessay cueillir de la criste-marine,—manie héréditaire, sans doute, qui doit sembler ridicule à Adélaïde.

Moi: Et vous voudriez retourner à Millières, ce soir? c'est impossible par le chemin de fer. La Guicharde va aller à Lessay vous louer une voiture, qui sera ici dans une heure et vous conduira directement à Cavilly par Créances et Le Buisson. Vous voyez que je connais le pays.

Madame Fairlie: Oh! merci!

Adélaïde, qui est survenue: Mais non, les chemins sont trop mauvais par Le Buisson. Nous retournons à pied jusqu'à Lessay et de là nous nous ferons conduire. Nous avons déjà tant abusé de «Monsieur Basin»!

Madame Fairlie: C'est que je suis bien fatiguée.

Moi: Cela ne vous empêchera pas de reprendre la route de Lessay, quoique le chemin du Buisson soit très bon et plus court.

Adélaïde: Ce n'est pas mon avis. Je vais moi-même à Lessay. Venez au moins au-devant de la voiture. Cela n'est pas très amusant, ces promenades dans le désert. Adieu, Monsieur. Ma mère vous remerciera. Je me sauve!

Madame Fairlie, obéissante: Je voudrais vous remercier, mais comment?

Je la laisse dire. J'attends le pourboire.

Madame Fairlie: Consentiriez-vous à faire le portrait de ma fille? Voilà longtemps que je cherche un peintre de talent…