Je t'attends, chère Annette…

XAVIER DE MAUPERTUIS A LA COMTESSE DE TRÉVIRE

La Devise, 25 septembre.

Madame, puisque vous êtes revenue de votre Allemagne et puisque ma vie vous intéresse un peu, cette année, je vous conterai une petite aventure, inachevée et sans fin possible, qui ne vous en fera pas moins rougir de jalousie. Car vous rougissez quand vous êtes jalouse, et vous êtes jalouse quoique vous ne mettiez jamais en jeu que votre amitié contre des désirs que votre beauté rend passionnés. Donc, vous le pardonnerez puisque j'étais loin de vous et hors de l'influence de vos yeux, j'ai rencontré ici, dans les sables de La Devise, une jeune fille farouche et errante comme une mouette, qui m'a inspiré un sentiment d'une banalité extravagante. Je sais son nom et sa situation dans le monde, mais cela m'occupe peu; je l'appelle le Chardon bleu. J'aurais pu la rencontrer chez vous ou chez votre belle-sœur; je l'ai rencontré sur la plage déserte de La Devise, cela vaut mieux. Elle se faisait expliquer l'heure des marées par un pêcheur de varech que je connais, le vieux Guichard: comme elle ne comprenait pas, car le patois de Créances est une langue fort difficile, je fus interprète. La moindre supériorité d'un homme lui donne prise sur la femme à qui il a rendu service: les femmes n'ont pas de vanité contre les hommes. Depuis ce jour, qui date de plus d'un mois, je la rencontre ici ou là, presque tous les jours. Il est vrai que ma promenade est quotidiennement la même. Je suis la marche de la mer, comme un crabe; je descends et je remonte avec elle.

Vous savez avec quelle joie j'ai quitté Paris cette année, quand j'eus trouvé le courage d'accepter votre conseil. Cependant le voyage que j'entreprenais ne devait guère contribuer à me rasséréner. Je ne puis vivre chaste que dans une solitude qui m'est connue, dans la familiarité d'une tanière habituelle; et quand je ne suis pas chaste, je me méprise et je m'ennuie après. Ce n'est qu'en arrivant à La Devise que j'ai pu oublier les plaisirs que je fuyais. Mais, soyez jalouse, amie très sage, c'est au Chardon bleu que je dois la guérison suprême. Je crois que le but de la Mademoiselle était de me faire épouser une des petites Bourdon et d'instituer ainsi à son profit, car elle régente la maison, un ménage à trois ou à quatre dont elle eût été, c'est le cas de le dire, la cheville ouvrière. Un rêveur pourrait se laisser prendre à cela tout comme un débauché. Je rêvais trop; vous m'avez secoué le bras, avec beaucoup d'à propos. Je ne sais pourquoi elle n'a pas plutôt cherché à conquérir Pelasge; il aime les femmes dont le dévouement sexuel est absolu: si elle songe à lui, il s'en tirera difficilement.

Mais je veux vous conter une de mes journées; ce sera les conter toutes, car je vis dans une monotonie délicieuse. Sorti de la maison d'argile, de la chaumière normande aux murs de terre, au toit de paille, je marche vers la grève. Retirée du marais, la mer a laissé çà et là de larges taches d'argent; je les franchis à gué, bravement, comme jadis, sans plus d'émoi que les pêcheurs. Le souci du costume, de la tenue m'a tout à fait abandonné; je suis vêtu du même gros molleton blanc que les hommes de la côte; c'est la seule étoffe qu'on puisse laisser sécher sur soi sans danger. Je m'en vais donc pieds nus, redevenu assez pareil aux gens du pays, les mains jaunes, la nuque rouge, le front roussi. C'est vraiment très agréable. De temps en temps, baissé vers un coquillage, un silex sculpté par les vagues, je me réjouis d'être là, puis je m'abandonne à une inconscience douce. Je suis parfaitement heureux. D'abord je respire très bien dans cet air frais, humide et salé; ensuite, comme si la pensée n'était que le triste produit de l'empoisonnement du cerveau par le sang mal rafraîchi, depuis que je respire, je ne pense plus. Je pense au vent qui mène le temps et à la pluie qui contrarie les apparitions de Chardon bleu. Il y a des matinées où ma vie est suspendue à ce fil: va-t-il pleuvoir? Des millions d'êtres humains occupent honorablement leur existence à interroger ainsi la destinée: va-t-il pleuvoir? Moi aussi j'interroge avec anxiété la marche légère des nuages fleuris qui, comme des héliotropes célestes, semblent parfois suivre la marche du soleil. Quand les petites mousses légères, soudain devenues des ailes, fuient vers l'occident, je me mets en route, avec la permission de la mer, et ayant franchi le golfe de sable, d'herbes grasses et d'eau mourante, je gravis, poussé par le vent, les hautes dunes de sable dont le gazon rude et rare est fait de joncs coupants et dont les fleurs sont des chardons en acier bleui par le feu du soleil.

Alors je songe. Pourquoi ne passerais-je pas ici, au bruit de cette mer que j'aime et qui me berce, les douteuses années qui me restent à vivre? Je suis arrivé au moment où l'on est qualifié par les femmes bienveillantes d'homme «encore jeune» ou «dans la force de l'âge»; cela donne des idées nouvelles et raisonnables; cela colore la vie et le ciel de teintes apaisées; cela fait qu'on regarde les jeunes filles avec une inquiétude affable et qu'on n'a plus du tout envie de sourire quand on voit dans les gares des provinciales gauches roses et jolies. Mais je ne songe plus longtemps. J'ai perdu la foi; je suis le fidèle tiède et triste dont les prières n'ont jamais été exaucées. Je sais que l'imprévu seul se réalise. Je suis prêt à tout: à rester, à partir, à aimer, à mourir ou à siffler dans le vent les derniers couplets de ma vaine chanson.

Chardon bleu a les sourcils noirs et les cheveux cendrés; elle est assez grande, mince, très musclée, souple et nerveuse; elle a l'air insolent et froid. Il est probable qu'elle cherche un maître, car si elle cherchait un esclave, elle l'eût trouvé trop facilement. Je lui ai dit cela, mais elle m'a répliqué: «Je cherche un égal.» C'est un mot, mais qui est peut-être plus juste que mon appréciation et qui peint assez bien son caractère extérieur. Nous causons ainsi en nous promenant le long des flots verts et blancs, ou bien en suivant les gens qui vont à la pêche sur les rochers noirs qui semblent, comme de vieux navires engloutis, remonter parfois à la surface de la mer. Hier, notre causerie, que j'avais voulue plus vive, fut assez curieuse. Je vais vous conter l'anecdote tout entière; c'est un document sur l'état d'esprit des filles d'aujourd'hui, si différentes de ce que vous fûtes, il y a quinze ans, quand vous m'aimiez un peu.

Donc, comme j'arrivais au pied des dunes, j'aperçus Fairlie (c'est un autre nom plus vrai), qui venait de surgir et qui me regardait. Je voulus grimper tout droit la pente raide et fragile; mais le sable fuyait comme de l'eau sous mes pieds. Arrivé au sommet de la pente, au moment où j'avançais la main, le rebord de sable où je me tenais debout s'écroula doucement et, tel qu'emporté par une trappe, je redescendis avec une certaine majesté ridicule jusqu'au bas de la dune. Fairlie souriait, l'air méchant, avouant la joie de la femme devant l'humiliation de l'homme. Mais je remontais déjà. Alors elle se coucha sur le sable, près du bord, la tête en avant, gargouille moqueuse; ses coudes en angle aigu la faisaient ressembler à l'une des bêtes de Notre-Dame: sa poitrine bombée se tendait comme en pierre. Elle raillait, mais avec la voix assez amicale, maintenant, satisfaite de sa supériorité.