Est-ce que je vis une heure isolée de mon existence, ou cette heure est-elle suivie d'autres heures se tenant par la main? Est-ce une journée qui commence? Les minutes présentes sont agréables, voilà tout ce que je sais; et je sais aussi qu'elles vont finir, mais l'avenir, qui n'est pas clair dans ma pensée, est également obscur dans mon désir. Les sentiments de Fairlie détermineront les miens. Si elle m'aime, je lui appartiens; sinon, je rentrerai dans ma tour et j'accrocherai au mur, parmi les témoins du passé, le chardon bleu où hier elle se piqua les doigts…
ADÉLAÏDE FAIRLIE A XAVIER DE MAUPERTUIS
Paris, 25 octobre.
Venez. Ne restez pas plus longtemps dans la solitude où vous enchaîne mon silence. Comme je vous l'ai promis, je parle: venez. Mes pensées s'en vont toutes vers vous. Il faut que je les suive ou que ce soit vous qui vous rapprochiez de mon cœur. Ami, je suis d'une franchise ingénue et presque impertinente: je vous aime.
CLAUDE DE LA TOUR A PAUL PELASGE
Nice, 15 novembre.
… Ne soyez pas surpris si je suis absente en ce moment. Une femme n'est pas toujours maîtresse de certains mouvements tumultueux. Mon amitié pour vous était plus vive que je ne le croyais, et je n'ai pu consentir à être témoin d'un mariage qui va diminuer et peut-être réduire à rien la cordialité déjà tendre, je l'ai imaginé, de nos relations. Prenez cela comme une crise de nerfs, comme une faiblesse féminine. Il faut s'évanouir parfois, pour ne pas crier. Quand je serai revenue à moi, je connaîtrai la qualité de ma souffrance; j'espère que je pourrai sourire. Je suis évanouie, je ne suis pas disparue. On me reverra, toujours la même, témoin indulgent des bonheurs que je n'ai pas su réduire en esclavage. Il faut donner tout pour avoir tout. Je n'ai jamais voulu échanger que des rêves et des paroles: c'est pourquoi je me promène seule sous le soleil de l'automne…