Je suis à vos ordres, Madame, et je vous prie de croire à mon amitié respectueuse et dévouée.
PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE
Havoque, 14 octobre.
Mon cher Pelasge, tu as bien fait de brûler mes lettres, puisque tu ne les croyais pas exactes. Je ne sais plus. Ai-je mêlé des imaginations d'amant à des réalités de peintre? C'est possible. En tout cas, la question ne m'intéresse plus du tout; et moi je ne me souviens jamais du passé. Fais de même. Laisse reposer la source que tu as troublée; oublie le goût de l'eau fraîche, trop fraîche, où tu plongeas la main un jour de chaleur. Voilà l'automne. Bois du champagne. Laisse aux cœurs simples la douceur de leur chagrin innocent. Le goût des larmes ne te convient pas. Il faut pouvoir pleurer soi-même pour être ému par une femme qui pleure.
Oui, je suis sibyllin; mais pour que tu comprennes très bien mon oracle, je te dirai que je ne crois pas plus à l'histoire de tes jeux amoureux avec A. que tu ne veux croire à ma métamorphose en cygne. Je t'offre ceci contre cela. Adieu.
XAVIER DE MAUPERTUIS A LA COMTESSE DE TRÉVIRE
La Devise, 15 octobre.
… Il plane sur notre désert une atmosphère de douceur et d'amour. Raillez, tendre cœur, vous raillez des convertis qui n'ont de regards que pour la croix et d'oreilles que pour les murmures d'en haut. Moquez-vous! Je me moque de moi-même, mais je suis content, moi-même, sans trop de honte. Je sais fort bien que je suis dupe, mais je le suis dans le sens de la vie humaine; le souffle qui me pousse me pousse vers la maison que je désire. La vraie méthode pour dominer la vie est de lui obéir. Il faut bien que j'obéisse, puisque je veux être le maître. Présentons nos voiles au vent; orientons nos illusions sur le but commun à tous les désirs. L'arrivée me trompera; sans doute, mais non le voyage. Croyez-vous qu'on irait voir les Pyramides, si elles étaient dans la plaine Saint-Denis? L'amour est un voyage qui n'est jamais assez long; et plus il est douteux, plus il est doux. Je ne suis pas devenu sentimental; ma sensibilité s'est exaspérée jusqu'à ne plus goûter que les nuances et les finesses de la vie, voilà la vérité. L'épilepsie n'est plus le but de mes promenades et je préfère un verre d'eau fraîche à un verre d'eau-de-vie. Enfin, ce pays de désolation est pour nous une oasis. La moindre fleur nous semble un jardin; tout roseau nous est un palmier. Bazan vous a écrit; mais il ne sait pas très bien écrire dès qu'il ne raconte plus ses impressions d'artiste. Il vit depuis quinze jours dans un état voisin de la contemplation. Il regarde la petite Annette, quand il ne la voit pas; et quand il la voit, il l'absorbe en lui-même, il la boit d'un regard comme le géant d'une haleine buvait un ruisseau et tous ses sourires. Elle est charmante d'une beauté indécise et fragile, charmante d'une innocence passionnée. Il y a en elle un tel appétit de félicité qu'elle en est angélique; une telle impatience de fleurir qu'elle imprègne de bonheur l'air tout autour de son corps pur. Ses yeux sont clairs, ses cheveux sont clairs, son teint est clair; c'est une lumière. Fairlie, un peu sombre, est toute illuminée par son voisinage. Nous nous retrouvons presque tous les jours, l'après-midi, dans l'atelier de Bazan; les autres jours, nous allons à Cavilly, chez Madame Fairlie, où il y a les seuls beaux arbres du pays. Cet atelier de Bazan est une étable comme en avaient les troupeaux de Sardanapale; le sol est de la terre battue et les murs sont des songes épanouis. Assis sur des coffres, sur une bancelle, nous parlons des couleurs, de la mer, du ciel et du sable; les poses des jeunes filles, leurs sourires et leurs paroles sont les thèmes de nos oraisons; nous écoutons le bruit lointain du flot en fureur et le sifflement du vent qui traverse la toiture avec la rapidité d'une pensée. Fairlie voit le bonheur dans la liberté; Annette serait heureuse, aimée, même en esclavage. Elles ne se comprennent pas, mais elles s'adorent; Fairlie a soin d'Annette comme d'une plante précieuse et Annette lève sur son amie de grands yeux doux. Bazan trace des lignes; il symbolise par des courbes les regards et les sourires; il retrouve le chemin de la spontanéité, perdu depuis trois siècles, depuis que Léonard, en créant l'analyse, créa le métier. La chasteté de nos rapports est délicieuse; elle est si complète qu'il me semble que je la trouble en y arrêtant ma pensée.