… Vous, une aventure sentimentale! Et de quel genre! Que signifie ce dialogue féministe! Avez-vous tant raillé pour en venir à adorer une émancipée? Car vous l'adorez, et elle vous le rend, malheureux! et tous les deux, tous les jours, vous vous acheminez bien sagement, le cœur battant, à votre rendez-vous dans les dunes! Quel lieu pour s'adorer que ces dunes de Pirou, pleines de vent, de soleil et de mouches! Votre idéalisme m'épouvante. Vos rêves transformeraient en paradis la cale d'un caboteur ou la cabane d'un douanier! Vous savez que j'eus le désespoir, il y a trois ou quatre ans, de passer un mois dans ce pays infernal; oubliez donc de m'en vanter la beauté; je le connais et je souffre à l'idée que vous y êtes heureux. Sans cela, oui, je serais jalouse! J'aurais voulu, mon cher railleur, être l'ouvrière de votre métamorphose et vous entendre, au moins une fois, prononcer sans ironie des mots tendres. Quelle est donc cette chasseresse des grèves mortes qui va encore me voler un de mes amis? Au moins, ne vous diminuez pas. Gardez la liberté de votre tête. Ne donnez rien de votre intelligence. J'ai besoin de votre amitié et de votre esprit. Je suis très abandonnée. Ni Pelasge, ni Bazan ne m'ont écrit de tout l'été, je ne sais aucune nouvelle. On dit que Madame de P.-A. est devenue la maîtresse de mon mari, j'ai appris cela par les journaux. Voilà comme je suis renseignée. Informez-vous bien si le Monsieur Basin n'est pas l'être absurde que nous appelons Bazan? Il me doit des nouvelles de lui-même, un tableau qu'il m'a promis et un récit de son séjour aux Pins. Comme ma belle-sœur, qui m'avait demandé un peintre pour faire son portrait, ne m'a ni remerciée, ni même écrit à ce sujet, j'ai peur qu'il ne se soit passé là des choses extravagantes. Mon fils est l'héritier du marquis, mais Claude est capable de tout, même d'avoir un enfant d'un mari notoirement incapable. Si le séjour de Bazan avait fait ce miracle, je serais une sotte et Bazan un monstre. Il est vrai qu'elle a déjà eu tant d'amants! J'en suis à ces calculs bas, mon cher ami, parce que mon mari me ruine, que j'aime le luxe et les voyages et que j'aurais honte de restreindre mon train de vie. Ne rougissez pas de moi, puisque je rougis moi-même, non de jalousie, hélas! je suis bien morte à tout désir. J'ai trop souffert à vivre pour espérer que des heures d'abandon m'apporteraient une joie définitive, et j'ai trop de regrets dans le cœur pour risquer d'en augmenter encore le nombre. Pensez à moi et écrivez-moi, vous qui savez aimer dans une femme autre chose que sa nudité et qui pouvez toucher une main chaste sans tenter de la corrompre. Soyez heureux. J'ai confiance en vous: si vous épousez votre Fairlie, j'aurai deux amis au lieu d'un…

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

Orglandes, 10 octobre.

… Nous avons beaucoup d'imagination, tous les deux, cher Bazan, mais tu m'as vaincu. Sans doute, j'ai vu Annette, j'ai vu Joconde; sans doute je vois C*** avec les yeux de la complaisance, du désir, de l'espoir; mais je ne me suis pas permis cependant, quand je te confiais ma pensée, de considérer comme réelles, advenues et inexorables, les aventures qui n'existaient encore que dans ma volonté. Es-tu bien sûr, cher ami, d'avoir toujours eu la même prudence? J'ai amplifié, j'ai coloré; es-tu bien sûr de n'avoir jamais inventé? Tu sais quel hasard m'a mis sur le chemin de la marquise de L. T. Comme tu avais rompu avec elle, j'ai accepté sans remords les flèches qui me perçaient et me réjouissaient; ce fut comme dans les estampes symboliques du jésuitique dix-septième siècle; mais les dards de lumière que je renvoyais vers l'audacieuse nymphe glissaient sur sa poitrine et tombaient à ses pieds. Je l'ai revue à Paris, je l'ai revue aux Pins où un subterfuge convenu m'a permis de passer trois jours, et je me sens comme à la première heure devant un cœur ironique et hautain qui rit des attaques, quoique prêt, sans doute, à céder sans révolte et sans étonnement, si quelque trait frappe à l'endroit sensible, si des gouttes de sang affirment la blessure et marquent de pourpre le sein orgueilleux et sa gaîne. Je suis en pleine bataille, je m'agite dans mon armure, songeant au moment où je pourrai la déposer et lutter corps à corps, nu à nu, avec cette femme admirable dont la beauté est un paysage d'été par un jour de vent et de soleil. Je l'adore, sachant bien qu'elle n'a jamais aimé et peut-être jamais cédé, de tout mon rêve et de toute ma force de mâle: sa vue et maintenant son image effacent tout le passé et jusqu'à la trace des lèvres qui hier encore me marbraient l'épaule. Qui a osé me mordre jusqu'au cœur, puisque voici la première fois que je donne mon consentement à une telle morsure? Oh! les absurdes femmes qui crurent en moi, qui aimèrent ma chair ou mes yeux ou mes paroles ou mes cris! Elles ont taillé la vigne, voilà tout. Une autre en cueillera les grappes, une autre pressera, pour en tirer le vin éternel, les grains mûrs de la volupté.

Pourtant je me demande encore si je ne serais pas capable d'un retour? Annette ne m'a rien donné qu'un peu de parfum; Joconde est profonde comme le désir. On ne sait jamais à quel degré de la mine on est descendu et s'il n'y a pas encore des abîmes sous le palier où on se repose. Je n'oublie pas autant que je le voudrais. Chaque femme qui m'a touché a laissé une marque sur ma poitrine; peut-être la pointe de leurs seins est-elle un fer rouge dont le contact s'écrit en brûlure? Enfin je n'ai jamais vidé jusqu'à la dernière goutte aucun flacon d'alcool, et je crois que ces flacons sont des mamelles et qu'on tire toujours quelque ivresse lorsqu'on sait les manier et les prier. La dernière est la favorite; mais toutes ont leur lit dans mon harem et je n'en répudiai jamais aucune qui eût encore figure de femme et d'amante. N'importe, Claude est l'empire que je veux régir. Ce n'est que quand je l'aurai vaincue que je pourrai savoir si elle est l'unique ou si elle n'est qu'un nom de plus à écrire sur un des divans du dortoir. Aujourd'hui elle est tout mon désir… Comme tes lettres, que j'ai relues, me causaient un certain énervement, je les ai brûlées…

PIERRE BAZAN A LA COMTESSE DE TRÉVIRE

Havoque, 12 octobre.

… Je me croyais caché, mais il en est de moi comme des ermites dont j'ai lu l'histoire. A peine retirés au désert, ils voyaient venir vers eux des gens curieux de voir un solitaire, sans songer qu'on ne voit pas un solitaire, puisque, dès qu'on approche de lui, il cesse d'être seul. Les ermitages sont généralement devenus des monastères, des cités; l'étable de Havoque est déjà un lieu de pèlerinage; Maupertuis veut y faire construire une cabane, parce que la vue du marais, quand la mer s'y rue sous la poussée du vent, est un spectacle assez propre à la contemplation, et Madame Fairlie rêve d'ériger là une maisonnette: mon verger de sable et de chardons n'est séparé que par une dune de la grève du bas de l'Y, qui est un petit golfe tiède. Je ne suis plus ermite, mais je ne le fus jamais au point de vous oublier et je vous aurais écrit si j'avais deviné votre retour. Depuis mon séjour aux Pins, j'ai passé quelques semaines à Paris, puis je suis venu ici par la Bretagne, fuyant les souvenirs, les hommes, et surtout les femmes. Fuite vaine puisque, outre Mademoiselle Fairlie, voici que j'ai reçu hier, parmi les fresques de mon étable, une toute petite mignonne créature qui s'est mise à pleurer en reconnaissant sur une lettre jetée là l'écriture de Pelasge. Et je deviens le solitaire qui rend des oracles, pendant que Mademoiselle Fairlie se promène au vent avec Maupertuis. Le singulier être fragile et doux! C'est la petite Annette Bourdon; je crois l'avoir aperçue chez vous avec sa sœur et une institutrice, l'hiver dernier. Je ne l'avais pas regardée; je ne regarde que les courbes. Mais il y a peut-être des femmes qui ne sont pas des courbes et qui sont tout de même des femmes. Celle-là est une chose charmante, à la fois rieuse et triste, spirituelle et attentive. Je lui ai montré toutes mes peintures et elle avait l'air de comprendre; elle a même eu des mots jolis et d'autres qui n'étaient pas bêtes. C'est un enfant qu'on ne serait pas très surpris de voir jouer au cerceau et une femme qui, sans faire sourire, trace des lignes dans l'air avec son doigt menu. Pourquoi voulut-elle se marier, chrysalide encore? Pourtant je comprends qu'on ait voulu l'épouser. C'est un diamant qui grossira à la taille de toute la lumière qu'il répandra autour de lui. Je ne sais si je dis bien ma pensée et mon impression. Enfin j'ai commencé son portrait et je voudrais bien donner cette idée de diamant qui va briller, mais de diamant dont la gorge serait à demi transparente. Vous savez que j'entreprends toujours des peintures absurdes et que je mets dans mes portraits tout ce que j'ai cru lire dans les yeux du modèle. Celui de la marquise de La Tour lui a beaucoup plu; elle m'a même permis de prendre d'après elle quelques croquis et quelques études qui ont déjà orné—car elle est vraiment très belle—deux ou trois petits tableaux.