Versailles, 28 septembre.
… Ne perdez pas la tête et ne désespérez pas. La petite oubliera plus vite votre étourderie que votre amour. Je crois lui avoir déjà fait comprendre qu'un baiser sur une main gantée n'est pas un acte de trahison; que d'ailleurs vous avez été provoqué par l'attitude de la marquise; que ce baiser enfin ne fut qu'un «baiser de cotillon». En prenant ainsi votre défense contre A., je la prends contre moi-même, car je n'ai pas été très flattée, tout d'abord, de votre empressement vers une femme dont je connais la nature impressionnable et les curiosités sensuelles. Mais, puisque je ne suis pas jalouse d'A., que vous aimez, pourquoi le serais-je de C., que vous avez désirée pendant quelques heures et à qui vous ne pensez peut-être plus? Sans compter votre mariage, vous me ferez bien des infidélités, mais moi vous ne m'oublierez jamais, parce que je suis le parfum qui vous pâme et le vin qui vous enivre. Nous nous retrouverons très prochainement même si Annette ne vous pardonnait pas, car nous sommes destinés à vivre l'un près de l'autre et à descendre ensemble, jusqu'à la mort, toujours plus bas dans l'abîme des joies excessives. Le bonheur est très profond; je ne veux pas remonter sans avoir été jusqu'au bout, sans lui avoir arraché sa dernière touffe d'herbe. J'étais heureuse près de toi; je suis heureuse sans toi, car j'entends déjà tes pas dans l'escalier. Je suis heureuse, c'est mon état, et c'est pour cela qu'on ne peut se déprendre de moi quand on a goûté de moi. Je donne le bonheur, parce que je le possède. Va! Aime les autres femmes! Je veux être comparée pour être mieux aimée. Je veux être plus qu'aimée, je veux être choisie, Adieu, mon élu.
ANNETTE BOURDON A ADÉLAÏDE FAIRLIE
Versailles, 28 septembre.
… Pourquoi me dis-tu des choses méchantes? Je ne demande qu'à être raisonnable et à ne pas souffrir. Je suis née pour sourire et non pour pleurer.
J'avais eu tant de plaisir pendant ces deux mois! J'avais joué si ingénument avec les fleurs et avec mon cœur! Les fleurs sont mortes et mon cœur est malade. Oui, je viens, mais tu m'embrasseras en silence et si je pleure tu m'essuieras les yeux. Mon père me traite avec dureté et me parle avec ironie. Je ne vois pas bien pourquoi ce mariage manqué le contrarie si fort. Il y revient à chaque instant et son imagination, que je n'aurais pas crue si riche, lui fournit les allusions les plus cruelles et les plus blessantes. Cependant ma tante reste muette comme à l'ordinaire, mais il y a je ne sais quelle colère dans ses yeux si beaux et si résignés. Mademoiselle me console et me cajole d'une voix menteuse. Ah! chère Adélaïde, j'ai peur de commencer à comprendre un peu la vie; j'ai peur d'avoir appris tout d'un coup à regarder autour de moi! Enfin, je suis libre. Mon père m'a permis de partir à peu près dans les termes qu'il eût choisis pour me chasser. Je ne sais comment je pourrai vivre là désormais. Chère Adélaïde, je suis toute endolorie. Tu me toucheras avec précaution, n'est-ce pas?…
LA COMTESSE DE TRÉVIRE A XAVIER DE MAUPERTUIS
Paris, 28 septembre.