—Aucune femme ne ressemble aux autres femmes…
Elle reprit avec impatience:
—Écoutez donc. Je ne ressemble pas aux autres femmes, quoique je ressemble à d'autres femmes. Si vous vous attendiez à trouver en moi les vertus, les défaillances, les pudeurs et les coquetteries ordinaires, vous serez trompé. Je ne réalise pas l'idéal de vos préjugés et de vos habitudes intellectuelles. Je suis le contraire de cet idéal, puisque je suis égoïste! Vous entendez? Le vieux mot Sacrifice n'a pas plus de sens pour moi que n'en ont, épelées séparément, chacune des huit ou dix lettres qui le composent. Je suis égoïste comme un homme. Je veux, comme un homme, comme vous, vivre ma force, mon intelligence et mes sensations; je veux vivre ma vie.»
Ces idées, vous le savez, me plaisent beaucoup. Je ne fus surpris que de les entendre de la bouche d'une jeune fille intacte et raisonnable. Elles sont donc compatibles avec la dignité morale, avec la vertu pratique; cela m'a réjoui et je l'ai dit. Fairlie, qui croyait sans doute m'étonner, sembla froissée, moins de mon enthousiasme que de mon acquiescement. Se juge-t-elle diminuée d'avoir été trop bien comprise ou trop bien expliquée? Je saurai ce qu'il y a de sincère et ce qu'il y a de factice dans ce caractère orgueilleux.
Nous marchâmes en silence plus d'une heure, le long de la dentelle d'écume que les vagues rejetaient avec patience sur les épaules nues de la grève dorée. Quand elle me quitta, il y avait dans ses yeux cette inquiétude qu'y met le long silence d'une pensée unique. Elle reviendra demain; je l'attendrai à l'endroit même où elle m'a serré la main sans mot dire, avec un sourire sérieux. J'en suis sûr. Elle veut vivre sa vie, mais elle vit déjà un peu la mienne.
Grondez-moi et dites-moi ce qui va arriver. Moi, je n'en sais rien du tout…
P.-S.—J'ai appris qu'il y aurait près d'ici, caché dans «une manière d'étable», à Havoque, un «Monsieur Basin», qui «tire des portraits». Serait-ce notre Bazan disparu? Je vais explorer le pays.