—C'est fini. Je me suis donnée. D'ici quelques jours, j'irai demeurer avec lui. Cyran nous le permet. Plus tard, nous pourrons nous marier.

—Très bon, dit Diomède. Un peu triste, mais très bon.

—Voilà la raillerie que je craignais, reprit Mauve, maintenant très sérieuse. Est-ce moi que vous raillez, Diomède, ou Tanche?

—C'est moi-même, répondit Diomède. Les actes d'autrui sont un miroir où on voit son propre avenir... Ensuite, Mauve, si je souriais un peu, en seriez-vous vraiment fâchée?

—Pas trop. Le mariage de Mauve... Le mariage de Mauve... D'abord, ce n'est qu'un projet. Tanche est déjà marié. Mais si je l'épousais demain, dans deux ans, je serais une belle madame, comme les autres, mon cher, et aussi vénérée, avec cour, jour, festons, astragales et soupirs, thé, soirée, souper, bal blanc... Oui, Mauve donnera des bals blancs, quand ses filles auront quinze ans, et les femmes de ses amants d'hier y amèneront leurs progénitures.

*

Diomède se garda d'insister. Il ne fallait pas trop appuyer sur Mauve: la vendeuse de bonbons reparaissait, sortait comme un diable. Cinq ou six ans de littérature et de mauvaises mœurs l'avaient agréablement vernissée, mais le vernis pouvait se fendre. Il éprouva pour Tanche quelque pitié. Mauve était un joli passe-temps, un amusant roman d'après-midi de pluie, mais toujours lire Mauve—et la relire!

Il réfléchit et fut effrayé de sentir combien, depuis quelque temps, s'étaient modifiés plusieurs de ses idées et même de ses goûts sexuels. Était-ce un changement normal, ou bien subissait-il la domination de Néobelle, mais Mauve ne l'intéressait vraiment plus... Sa chair s'était bien détachée de cette chair d'anecdote, pourtant fraîche et de bonne grâce! Il songea à Fanette, désira la revoir, sûr d'une désillusion dernière... Et comme Néo ne lui inspirait que des désirs calmes, presque religieux, dépouillés de toute recherche sensuelle, de tout ce qui est le luxe et le poivre de la volupté, il se vit tout à coup dans l'état d'un animal repu, torpide, qui se lèche les babines et qui va dormir.

*

Tant de lâcheté lui fit horreur. Il voulut vaincre l'armée sentimentale.