«Attends-moi...
«Belle.»
*
«Lettre interrompue par la rentrée de la meute, songea Diomède, très froid. Mais je ne prévoyais pas tant de lyrisme. Cela ne m'intéresse plus. Où le mensonge a passé, je ne mets pas les pieds. Il y a des herbes fraîches. J'irai le long du ruisseau, dans le pré, parmi les joncs en fleur et j'écorcerai les joncs pour voir trembler entre mes doigts la blancheur de leur moelle. J'aimerai les âmes franches comme le jonc des prés et aussi vertes et aussi innocentes...
Je me suis trompé. On ne peut rien dire dans la vie qui ne tombe en des oreilles maladroites, et des êtres se hâtent de travestir en actes vos pensées. Les pensées sont faites pour êtres pensées et non pour être agies. Action, tu n'es pas la sœur, tu es la fille du rêve, sa fille ridicule et déformée. Action, abstiens-toi d'écouter aux portes des cerveaux; trouve en toi-même, si tu en es capable, ton motif et ta justification.
Sois stérile, Pensée. Ne lâche que desséchées par l'ironie tes graines pestilentes. Sois un engrais et non une semence. Mais si le fumier fleurit, résigne-toi à empoisonner le monde. Ton odeur fera se coucher les femmes au milieu du cercle des mâles sanglants et ta beauté sourira dans les cheveux parés pour la luxure.
Il faut se taire, Dès qu'on ouvre la bouche, les flèches partent, s'en vont, portant des mots, pénétrer les membres et les forcer au mouvement. La pensée s'agite en danses et en gestes; elle se ment à elle-même, elle se nie en devenant principe de force, c'est-à-dire inconsciente et stupide. Il avait raison, le prêtre de hasard: la stupidité est une des formes de l'intelligence; c'est l'intelligence devenue acte: c'est la phrase de Beethoven devenue la main qui fouille les croupes; c'est l'idée de la liberté sexuelle devenue le motif d'une turpitude.
Toute idée qui se réalise, se réalise laide ou nulle. Il faut séparer les deux domaines: l'instinct guidera les actes; et la pensée, délivrée de la crainte des déformations basses, s'épanouira libre et seule selon la beauté énorme de sa nature absolue.
La pensée ne doit pas être agie; l'acte ne doit pas être pensé. Quand je songe mes actions, je les enlaidis encore; isolées dans leur catégorie, elles seraient peut-être innocentes comme des pensées sont innocentes. Quelques actes, si peu! non des miens, peuvent, comme des agneaux blancs, entrer dans l'enclos des pensées innocentes...
Néo, qu'elle a été vulgaire! «Je réalise tes discours par la beauté de mes attitudes.» O stupidité! Néo, tu réalises les discours qui sont entrés dans ton oreille et non: eux qui sont sortis de ma bouche.