(Télégramme)

«Ne lisez pas ma lettre et rapportez-la-moi cachetée samedi chez Cyrène.

«NÉO.»

Diomède trouva les deux papiers le soir assez tard, en rentrant chez lui. Ayant lu le bleu, il s'apitoya sur l'autre. Pauvre lettre! Elle était lourde.

«Si je ne la lis pas, qui la lira? Il faut lire les lettres. Une lettre qu'on ne lit pas est absurde, comme les mots dits trop bas et qu'on n'a pas entendus. Il y a dedans toute une journée, peut-être toute une nuit de femme. Que me veut-elle? C'est la première fois qu'elle m'écrit autre chose que de brèves phrases sur des cartes. Néo, la nouvelle, l'inconnue, la tentatrice. Peut-être qu'elle se dévoile un peu ou qu'ayant voulu trop serrer l'étoffe autour des reins, elle a modelé ses formes, croyant les mieux cacher. Peut-être qu'en lisant le contraire de ce qu'elle a dit. je connaîtrai un peu de son âme. Si peu! Mais pourquoi cette défense, ce retour, ce geste vers la bouche où la lettre vient de tomber, cette impatience de la main qui voudrait reprendre ce qu'elle vient de donner? Que peut-elle me donner, des pages de littérature; m'offrir, elle-même? Absurde, elle est fière. Mais elle sait que je la crains et peut-être veut-elle jouer et me faire reculer, et, fatiguée de ma lâcheté, me dire adieu et tourner la tête. Si elle me disait des choses douces, tendres et enfantines? Elle n'est pas assez petite fille. D'ailleurs je ne la connais pas. Sur aucune femme je n'ai moins de notions. Je sais seulement qu'elle est belle, qu'elle me tente et qu'elle me fait peur. Pour l'aimer, il faudrait renoncer à tout, c'est-à-dire à l'ironie, sans quoi la vie n'est qu'un pré, vert ou jaune, ou ras selon les saisons et l'appétit des moutons. C'est l'ironie qui diversifie l'unité des choses en multipliant les aspects par la diversité des sourires selon lesquels on les accueille. L'ironie, c'est l'œil à facettes des libellules qui d'une fleur de ronce se fait un jardin seigneurial. Néobelle est un horizon. Elle se dresse comme une montagne; elle est vraie et il faut la regarder en face avec sérénité.

Oh! Une montagne! Un arbre sur la montagne et qui paraît grand parce qu'il est sur la montagne. Un arbre, on l'embrasse; deux bras y suffisent. Un arbre! Souvent ce qu'on prend pour un arbre n'est qu'une branche qui pend rompue et que le bûcheron va emporter sur son épaule et couper à coups de hachette et jeter au feu. C'est une branche, c'est un scion, c'est un jet de l'année qu'on brise pour s'en faire un bâton; c'est une grande ciguë que les enfants arrachent en revenant de l'école, pour la tailler en chalumeau ou en sarbacane.

«C'est une grande ciguë...

«Que peut-elle me dire? Elle est là. enclose comme un mystère dans le secret de cette lettre; je la verrais si j'avais la foi. Je ne veux pas la voir...

«Elle est là. Elle est couchée. Elle dort en souriant. Il faut la prendre adroitement et quelle ne se réveille que dans la joie ou dans l'horreur d'être prise...»

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