Cyran sembla choqué de ce discours qui évoquait trop directement un passé trop connu. Diomède se comprit maladroit et presque infâme. Cyran objecta:
—Mais je ne veux pas me marier. Je suis moine. Une vieille, maîtresse? Non. Une liaison de hasard. J'ai eu de la tendresse pour elle, c'est vrai, au temps où j'étais, moi aussi un scandale...
—Cyrène a été si belle et elle est encore si belle que tout lui est pardonné, reprit Diomède. Le peuple, malgré sa stupidité croissante, admet fort bien qu'une Cyrène ait d'autres droits dans la vie et sur la vie qu'une femme dont la vertu est la seule grâce. Son existence aura été une large fresque pompéienne, un peu lascive, trop voluptueuse, mais de couleurs vives et de chairs douces... Enfin elle vous chérit. N'avez-vous pas senti son émotion, l'autre soir?
—Je crains son amour, répondit Cyran. Elle voudra obtenir de moi (et elle en aura le droit) des plaisirs que je ne désire plus. Je caresse les hanches d'un modèle sans plus de volupté que la croupe d'un cheval; avec la même bonhomie esthétique. La peau d'une femme n'est plus pour moi qu'une étoffe très fine et si elle se tend sur d'agréables courbes je suis content et voilà tout... Mais avec cette créature que j'ai aimée, que j'ai respirée, que j'ai bue... Cela me trouble, mon cher Diomède! Qui fera mes images, si je fais l'amour?
*
Diomède insinua, amusé par cette controverse:
—La peinture n'est pas incompatible avec l'amour.
—Ma peinture? Absolument. Il faut que ma vie soit immatérielle, pour que mon art demeure spirituel et intellectuel. Si je touche à la vie, si je pénètre dans la chair, je sens que je retournerai à mon vomissement réaliste! Que d'années j'ai perdues à aimer les apparences, à copier des muscles, des tons, des lueurs, à dessiner des bouches qui parlent, des seins vers lesquels se tendent les lèvres! A quoi bon? Le réalisme le plus direct, le plus sur, le plus palpable, s'en va, fuit tout honteux devant la nature. Peut-être est-ce de l'art utile, de l'art documentaire?... Les costumes intéressent les historiens plus tard et de bons esprits dissertent sur la couleur des cheveux, en Italie, au temps de Véronèse... Il faut déformer ou transformer... Moi, je transforme. J'allège les corps de toute leur matérialité; j'en fais des nuages, des vapeurs, des rêves, des âmes... Alléger et allonger, obtenir des êtres frêles et transparents...
—Et l'agneau? Demanda Diomède, qui aimait modérément la nouvelle peinture de Cyran et souriait, parfois, de ses théories.
—Agneau? Je le ferai haut et mince comme un lévrier avec une petite tête fine, enfantine, douloureuse, et des rayons d'or sortiront de l'absence de ses cornes.