Il faut en tout distinguer l'essentiel et ce qui est de surcroît. Dans la civilisation la part des femmes représente l'essentiel.

Cela est plus facile à sentir qu'à prouver, car il s'agit précisément des actes qui passent inaperçus le long de la vie, de toutes sortes de choses dont on ne parle pas parce qu'on ne les voit pas ou parce qu'on n'en comprend pas l'importance. Ainsi la physiologie a été longtemps ignorée tandis que la curiosité se portait aux monstres ; le phénomène continu disparaît pour nos sens.

Ce fut un citadin ou un prisonnier ou un aveugle soudain guéri qui s'avisa le premier de la beauté de la nature. Il y a une psychologie extérieure qui disparaît dans l'habitude ; analysée, elle révèle les actes volontaires les plus importants de la vie. Volontaires, c'est à dire contingents relativement aux mouvements primordiaux de la vie d'une espèce ; volontaires, en ce qu'ils ont de particulier pour signaler une race ; volontaires, si l'on regarde la volonté comme la conscience d'un effort inconscient.

Sens ou faculté, la parole ne peut logiquement être séparée de l'ouïe, mais l'éducation de l'ouïe est beaucoup moins sensible que celle de l'appareil vocal ; on peut donc les considérer séparément, ou du moins sans observer un ordre précis en des acquisitions qui sont enchevêtrées comme tous les jeux de la vie. Remuer, entendre, voir, parler, tout cela se tient ; l'imitation se jette à la fois sur toutes les fonctions, quoiqu'on puisse établir un ordre de naissance appréciable pour chacune d'elles. Cet ordre importe peu en une étude où il s'agit non de l'intelligence qui reçoit, mais de l'intelligence qui donne, de l'extérieur, et non de la vie psychologique interne.

La parole est féminine. Les poètes et les orateurs sont des féminins. Parler, c'est faire œuvre de femme. La femme, parce qu'elle parle comme chante un oiseau, est seule capable d'enseigner le langage quand l'enfant tente d'imiter les sons qu'il a entendus, la femme est là qui le regarde, lui sourit et l'encourage ; il s'établit un contrat muet de travail entre ces deux êtres, et que de patience chez celui qui sait pour guider celui qui essaie! Les premiers mots que prononce un enfant ne correspondent en son esprit à aucun objet, à aucune sensation ; l'enfant, à ce moment de sa vie, est un perroquet, et rien de plus. Il imite ; il parle parce qu'il entend parler. Si on se taisait autour de lui, la parole resterait figée dans son cerveau. De là l'importance du babillage de la femme, importance bien supérieure à celle des plus beaux poèmes et des philosophies les plus profondes. La fonction qui fait de l'homme un homme est l'œuvre particulière de la femme ; un enfant élevé par une femme très femme et très bavarde est plus tôt formé à la parole et par conséquent à la conscience psychologique ; aux soins d'un homme taciturne, le même enfant se développerait très lentement et si lentement peut-être qu'il n'atteindrait jamais la limite de son intelligence pratique.

S'il était possible d'assigner au langage une origine, on dirait qu'il fut la création de la femme. Mais le secret de toutes les origines nous échappera éternellement. Les oiseaux chantent, le chien aboie, l'homme parle. On ne se figure pas mieux un homme muet qu'un chien muet, qu'un pinson muet. Et si ces espèces jadis ont vécu sans voix, on ne comprend pas bien pourquoi elles auraient acquis un organe dont se passent fort bien d'autres animaux, et même les oiseaux de terres australes. Si le langage s'apprenait ou se gagnait, si, pour en retrouver les premiers rudiments, les célèbres racines, il suffisait d'atteindre la mère commune du latin et du sanscrit, du grec et du saxon, on ne voit pas bien pourquoi le chien ne converse pas avec son maître autrement que par la queue, les yeux, des jappements. Mais le chien ne parlera jamais, parce que le génie d'une espèce animale est déterminé aussi rigoureusement que la forme des espèces cristalliques.

Que la plus ancienne langue fût composée de cinq ou six cents monosyllabes correspondant à autant d'idées générales, c'est une opinion maintenant sans valeur, mais qui eut de la force ; elle supporta plusieurs constructions dont l'extravagance ne fut pas d'abord évidente.

Cependant on n'avait jamais observé en aucune langue réelle quelque chose comme un réservoir même inconscient de racines. Les mots naissent les uns des autres par dérivation, venant au monde tantôt plus longs, tantôt plus courts que le mot premier. Cette dérivation est toujours dominée par un sens concret, réel et vivant ; aucun homme, s'il n'a fait des études spéciales qui lui aient gâté l'esprit, n'a le sens des racines. Les ba, be, bi, bo, bu des alphabets, voilà autant de racines, d'après la théorie ; mais, à chacun de ces sons, une série de significations parentes n'est pas dévolue ; ils peuvent, et dans la même langue, les assumer toutes au hasard, ou selon une logique dont les lois sont indéterminables.

Ce qu'il y a de primitif dans le discours, ce n'est pas le mot, mais la phrase. La phrase parlée de l'homme est instinctive, comme la phrase chantée de l'oiseau, comme la phrase jappée du chien. Le mot est un produit analytique.

Pour donner la priorité au mot sur la phrase, on était de cette idée que le mot est créé après que la chose a été perçue, l'homme agissant comme un nomenclateur, comme un professeur de botanique qui donne des noms à des brins de mousse. La réalité est différente. L'enfant balbutie des mots avant de connaître les objets dont ces mots sont le signe. Il est possible que l'homme ait parlé — jacassé — très longtemps avant que s'établît dans son esprit une relation fixe entre les choses et les sons familiers sortis de sa bouche. Des milliers de langues ont pu être ainsi successivement jacassées sur des milliers de territoires ; langues imprécises, avant tout musicales, suites de phrases ou certains sons seulement correspondaient à des réalités. Mais ces sons, malgré leur importance, malgré leur valeur d'utilité et de représentation, on peut les supposer d'abord presque aussi fugitifs que le reste du discours. Une langue non écrite ne survit jamais à la génération qui la crée ; chez les sauvages, chaque génération crée sa langue, si bien que le grand-père est un étranger parmi ses petits-enfants.