Si l'on admet ce jacassement primitif, on admettra volontiers que la femme a dû y prendre une grande part, en même temps qu'elle excitait par ses rires et par son attention la verve des mâles. La femme est peu capable d'innovation verbale ; nulle jamais parmi celles qui furent tout de même de bons écrivains, ne se créa une langue dans le sens où l'on dit cela de Ronsard, de Montaigne, de Chateaubriand ou de Victor Hugo ; mais elle redit bien, et souvent mieux qu'un homme, ce qui fut dit avant elle. Née pour conserver, elle s'acquitte de son rôle en perfection. Elle rallume éternellement et sans se lasser à la torche qui va mourir une torche nouvelle et toute pareille. C'est entre les mains des femmes que brillent les « Lampada Vitai », danseuses du ballet de la vie ou vestales mélancoliques au fond des caves. Ce que la femme fut historiquement, elle le sera toujours et elle le fut toujours, dès avant l'histoire.

Des mots se fixent dans le jacassement primitif ; c'est l'œuvre de la femme. Née à l'attention par la monotonie de son labeur de ménagère,[1] elle se révolte contre le renouvellement inutile des termes. Sa vie s'est compliquée en ce territoire où la chasse est abondante, où la nature est féconde ; les besoins des hommes croissent avec leur richesse, et en même temps les travaux de la femme. Travaillant davantage, elle a moins de temps pour écouter les discours et les chansons ; des nouveautés trop rapprochées la déroutent ; elle corrige le langage des hommes qui, à leur tour, se déconcertent. Ainsi naissent les mots usuels ; ainsi se multiplient dans le chant parlé de l'homme le nombre des sons fixes correspondant à des réalités.

[1] L'idée de faire entrer ainsi l'attention dans le monde par la femme est de M. Ribot, « Psychologie de l'attention ».

Il arriva aussi, et cela, sans doute, dès les temps les plus anciens, que la femme, dont la mémoire est excellente, eut retenu des parties de discours plus musicales, mieux rythmées, quelque couplet semblable à ces mélopées que les nègres répètent insatiablement. L'homme créait ; la femme apprenait par cœur. Si un pays civilisé parvenait un jour à cet état d'esprit où toute nouveauté est aussitôt accueillie et intronisée à la place des idées et des rouages traditionnels, si le passé cédait constamment devant l'avenir, après quelque temps de curieuse frénésie, on verrait les hommes tomber dans cette hébétude du touriste qui ne regarde jamais deux fois les mêmes figures ; pour se ressaisir, ils devraient se retirer dans une vie tout animale, et la civilisation périrait. Une pareille fin semble avoir atteint d'anciens peuples, si pressés de renouveler leurs plaisirs que leur passage n'a laissé que des traces hypothétiques. C'est l'excès d'activité, bien plus que la torpeur, qui a conduit au dépérissement beaucoup de civilisations asiatiques. Partout où la femme n'a pu intervenir ou opposer l'influence de sa passivité à l'arrogance des jeunes mâles, la race s'est épuisée en essais fugitifs. On peut donc être sûr que là où s'est organisée une civilisation durable, la femme en fut la pierre angulaire. Se levant, comme récitatrice, devant le créateur, la femme fonde un répertoire, une bibliothèque, des archives. Le premier cahier de chansons, ce fut la mémoire d'une femme ; et ainsi du premier recueil de contes, de la première liasse de documents.

Cependant l'invention de l'écriture vint, comme successivement tous les progrès, diminuer l'importance archiviste de la femme. Tout ce qui parut digne de mémoire étant fixé par des signes sur des matières durables, la femme se donna le souci et le plaisir de faire vivre ce que les hommes condamnaient à l'oubli. Elle s'est acquittée de sa tâche avec une fidélité que la matière a presque toujours trahie ; et c'est ainsi que des contes qui ne furent jamais écrits, et qui remontent assurément aux temps les plus lointains sont venus jusqu'à nous. Les femmes qui s'en étaient amusées, petites, en amusèrent leurs enfants. Malgré les efforts de la pédagogie rationnelle qui voudrait bien substituer au « Petit Poucet » l'histoire de la Révolution ou celle de la fondation de l'empire allemand, c'est avec le conte bleu ou rouge, d'amour ou de sang, que les mères continuent d'endormir les enfants sages. Or, il s'est trouvé que cette littérature orale, dont les thèmes dépassent en nombre ceux de la littérature écrite, était de la plus grande beauté et par conséquent d'une importance suprême. On doit la sauveté presque intégrale de ce trésor au génie conservateur de la femme.

Elle garda aussi les chansons, les musiques (et les danses qui s'y joignent) dont l'homme se détache à l'âge même où il quitte la jeunesse. Pour lui, ce sont des futilités, et il n'y songe plus ; pour la femme, ce sont des moyens de plaire, et elle y songe toujours, et sans espérance, elle s'y rejette pour revivre les félicités passées. Les vieilles femmes prolongent ainsi la jeunesse de leur cœur.

Il ne semble pas que les femmes aient eu une grande part dans l'invention des contes et des chansons ; elles ont maintenu, ce qui est une manière de créer ; mais on trouve cependant la marque de leur esprit en certaines variantes. Leur tendance fut d'adoucir le dénouement d'un conte, de calmer l'effervescence d'une chanson trop folle. Cette intervention sauva la vie à beaucoup de ces petites choses en les mettant à la portée des enfants, dont la mémoire est un coffret très sûr.

Avec la littérature les femmes conservaient tout un ensemble de notions qu'il est difficile de déterminer. Il ne s'agit pas du long chapelet des superstitions, mais de ce que les superstitions, les croyances, les traditions contiennent de sens pratique. Pour évaluer l'importance de ce chapitre de la connaissance humaine il faut se recueillir en une sorte d'examen de conscience ; alors, ayant longtemps réfléchi, on saura trier les choses qui s'apprennent dans les livres et celles qui ne furent jamais écrites et que pourtant tout le monde sait. Ce qu'il y a de vraiment indispensable pour la conduite dans la vie nous a été appris par les femmes ; les menues règles de la politesse, ces gestes qui nous ouvrent la cordialité ou la déférence d'autrui, ces mots qui font bienvenir, ces attitudes qu'il faut varier selon les caractères et les situations, toute la stratégie sociale. C'est en écoutant les femmes qu'on apprend à parler aux hommes, à s'insinuer dans leur volonté, car seules celles qui savent plaire peuvent enseigner à plaire.

Avant même de parler, un enfant connaît la valeur d'un sourire ; c'est son premier langage, et rien ne prouve qu'il soit absolument instinctif. L'animal n'a d'attitudes que celles qui sont le signe d'un besoin ; il y en a de belles, il y en a de jolies, il n'y en a pas de volontaires. Le sourire du plus petit enfant voile souvent une intention. La femme lui a appris le mystère des échanges et que pour un geste aimable on peut acquérir des nourritures et les autres choses nécessaires à la vie. La petite fille, mieux disposée à goûter cet enseignement, connaît la valeur du pli de ses lèvres et du geste qui agite sa main rose, et cela bien avant que la connaissance des signes vocaux ait permis à son cerveau tendre le raisonnement élémentaire. C'est donc chez elle imitation pure ; mais l'acte est favorisé par le souvenir du but déjà atteint aux premiers essais, et il y a là un exemple très curieux et très obscur d'un effet déterminant sa cause dans l'inconscience physiologique.

Les femmes n'ayant guère dans la vie que des relations passionnelles, ces jeux très primitifs restent le fond de leur tactique sociale ; les hommes à mesure qu'ils vivent, sentent le besoin de compliquer cette science élémentaire, mais elle leur demeure toujours une ressource suprême : attendrir son vainqueur, lui plaire, tel est le dernier argument du vaincu.