Toute la mimique est l'œuvre des femmes. Même silencieuse, une femme parle encore, et souvent avec une sincérité que n'ont pas ses paroles ; même immobile, elle parle encore et souvent avec plus d'éloquence que par des mots ou des gestes. La conformation de son corps fait que sa respiration est un langage ; le rythme de sa poitrine dit l'état de son âme et les degrés de son émotion. Aucun discours ne trouve un homme plus sensible. Mais leurs yeux disposent d'un clavier plus étendu, quoique moins émouvant. Avec les yeux, avec l'arc de la bouche muette diversement infléchi, la femme peut aller jusqu'au bout de sa pensée. L'œil pâlit ou s'avive, lève ou abaisse son regard, et c'est le désir ou le dédain, le dépit ou la promesse, autant de pages qu'un homme comprend dès qu'il a intérêt à les lire. A ces lueurs et à ces mouvements, le jeu des paupières ajoute sa valeur ; ce jeu est affirmatif, négatif, interrogateur. Il profère un oui bref et net et un oui de langueur et d'abandon ; il questionne sur le ton de la colère ou celui de la plainte ; il refuse par un arrêt brusque à moitié de la prunelle qui voile les yeux sans les fermer. Mais que d'autres nuances et que le sourire aussi est riche en paroles! Toute la femme parle ; elle est le langage même.
Ses enfants seront d'abord des mimes. Comme leur mère ils sauront parler d'abord avec tout ce qui ne parle pas, acquisition précieuse. Darwin a trouvé chez les animaux l'esquisse de l'expression des émotions. Il y a dans la mimique humaine une importante part d'instinct ; la femme a cultivé ces mouvements primitifs, elle les a chargés de nuances, elle les a multipliés ; aux signes des émotions vraies sont venus se joindre les signes des émotions fausses, et alors seulement il y a eu langage. L'expression animale des émotions n'est pas un langage, car elle ne saurait feindre ; le langage vrai commence avec le mensonge. Il y a un sens du réel dans le mot fameux : « Le langage a été donné à l'homme pour déguiser sa pensée. » Le mensonge, qui est la seule preuve extérieure de la conscience psychologique, est aussi la seule preuve que des gestes sont un langage et non une mimique inconsciente ; le mensonge est la base même du langage et sa condition absolue. L'analyse des faits linguistiques démontre cela assez bien, puisque tout mot contient une métaphore et que toute métaphore est un déplacement de la réalité, quand elle n'est pas un mensonge voulu et prémédité. Mais à prendre le langage tel qu'il nous apparaît, et en supposant que chaque mot corresponde à un objet, on peut dire que s'il existait un homme qui n'eût jamais menti, cet homme n'aurait jamais parlé. Ce n'est pas parler, en effet, que de dire « J'ai peur » ou « J'ai froid » quand on a peur ou qu'on a froid ; c'est exprimer une émotion ou une sensation au moyen de signes verbaux, analogues au tremblement de l'animal transi ou affamé. Mais si au contraire, niant son émotion ou sa sensation, l'homme qui a froid dit : « J'ai chaud » et l'homme qui a faim : « Je n'ai pas faim » il parle, qu'il use des paroles, des gestes ou des signes de l'écriture, à cela, au mensonge, c'est-à-dire à la conscience, on reconnaît l'homme. Mensonge, que l'on ne s'y trompe pas, prend ici le sens de : expression d'une sensation imaginaire ; il s'agit de psychologie et non de morale, domaines séparés.
Si la femme est le langage, elle doit donc être le mensonge, et aussi la conscience. Tout cela se tient et ne fait qu'un. Le premier de ces points n'a pas été étudié, mais l'opinion populaire lui est favorable. Outre qu'elles parlent plus volontiers que les hommes, elles usent d'une syntaxe meilleure, d'un vocabulaire moins hasardé, elles prononcent bien : on sent que le langage est leur élément. Le second point : le mensonge, est incontesté ; mais on en fait un crime aux femmes, alors qu'il est la conséquence d'un autre don et d'ailleurs une affirmation de leur spiritualité. Les femmes mentent plus que les hommes ; c'est donc qu'elles ont un plus grand sentiment de l'indépendance, une conscience plus vive : et voilà le troisième point atteint, sans qu'il soit besoin, semble-t-il, d'une démonstration minutieuse.
On a parlé du mensonge hystérique ; il est probable qu'il y a là un abus, non dans les termes, mais dans l'intention qui les a unis. Si l'on veut dire mensonge inconscient, c'est une absurdité. Le mensonge est, au contraire, le signe même de la conscience, et il ne peut y avoir mensonge que là où il y a conscience pleine et active. Il ne faut pas confondre une sensation délirante exprimée telle qu'elle a été sentie avec le travestissement volontaire donné à l'expression d'une sensation vraie, confondre avec le dernier le premier terme de la série. L'animal ne ment jamais ; comment le pourrait-il? Il est forcé d'exprimer, telle qu'il éprouve, sa sensation. S'il a envie de mordre, le chien retrousse ses babines, montre ses dents. Le voit-on se contenir, faire l'hypocrite, mentir? C'est qu'au contact de l'homme il a peut-être acquis un rudiment de conscience ; c'est que l'éducation qu'il a reçue se trouve à ce moment en conflit avec son instinct. D'ailleurs la ruse, et surtout appliquée à la défense ou à la quête de la vie, est toute autre chose que le mensonge ; c'est une forme aiguë de la prudence. Le vrai mensonge est sans but, sans utilité que d'affirmer un détachement supérieur ; il apparaît tel qu'une négation des liens qui attachent l'homme à la réalité ; par quoi il se rapproche de la poésie et de l'art, dont il est un des éléments. L'art est né, comme le mensonge, d'une vive conscience, des sensations et des émotions ; il affirme un état de sensibilité extrême, en même temps qu'une tendance à repousser ce réel dont les sens d'un homme furent blessés. L'art, quelle que soit sa forme, implique une connaissance approfondie des signes, et la volonté de les transposer sans tenir compte de leurs concordances usuelles. L'artiste est celui qui ment supérieurement, au-dessus des autres hommes. S'il ment avec la parole, c'est le poète ; avec le son inarticulé, c'est le musicien ; avec les formes dont il fixe les attitudes, c'est le sculpteur, et son art n'est que le développement extrême du langage des gestes (dont le danseur fixe un état très fugitif) ; avec les lignes et les couleurs, c'est le peintre, et que fait-il? Sinon de rendre aux hiéroglyphes des écritures primitives leur véritable aspect et toute leur ampleur naturelle? L'art est un langage et n'est que cela.
Mais si la femme est le langage, d'où vient qu'elle se voit si médiocrement manifestée dans les jeux suprêmes du langage? Des critiques, pour la flatter, ont allégué on ne sait quelle hérédité latérale, par quoi on démontre que, filles de mères de moins en moins cultivées, à mesure que l'on remonte le cours des siècles, il n'est pas surprenant que leurs aptitudes soient moindres que celles des mâles. Cela n'est pas sérieux, car le génie ni le talent n'ont rien à voir avec les cultures antérieures ; il y a des aptitudes que le milieu développe. Pourquoi une fille n'hériterait-elle pas de cette aptitude comme un frère? D'ailleurs voilà des milliers d'années que l'on apprend la musique aux femmes, et c'est peut-être là qu'elles ont encore le moins créé. La cause est plus profonde. La femme est le langage mais le langage élémentaire, le langage utile ; son rôle n'est pas de créer, mais de conserver. Elle s'en acquitte à merveille. Elle ne crée ni les poèmes ni les statues, mais elle crée les créateurs des poèmes et des statues ; elle leur enseigne le langage, qui est la condition de leur science ; le mensonge, qui est la condition de leur art ; la conscience, qui leur donne le génie, quand l'enfant, vers six ou sept ans, sort des mains de la femme, l'homme est fait. Il parle, et c'est tout l'homme.
La grande œuvre intellectuelle de la femme est l'enseignement du langage. Les grammairiens et leurs succédanés, instituteurs et professeurs, s'imaginent être les maîtres du langage et que sans leur intervention la langue des hommes périrait dans la confusion et l'incohérence ; on les entretient depuis des siècles dans cette illusion, et pourtant il n'en est pas de plus ridicule. Les femmes sont les ouvriers élémentaires, et les poètes les ouvriers supérieurs du langage, les uns et les autres inconscients de leur rôle ; l'intervention du grammairien est presque toujours mauvaise, à moins qu'elle ne se borne à constater des faits, à moins qu'elle n'ose ramener vers les mains des femmes et des poètes une influence que la science ne saurait exercer qu'avec injustice. Voici des enfants qui parlent ; ils s'en vont à l'école recevoir une leçon de grammaire. Ils parlent et usent de toutes les formes du verbe et de toutes les nuances de la syntaxe avec aisance et justesse. Ils parlent, mais voilà l'école, et le maître triomphe de leur apprendre ce que c'est que l'imparfait du subjonctif. A une fonction l'écolâtre a substitué une notion ; il a remplacé le geste par la conscience du geste, le mot par sa définition : il enseigne la grammaire, il n'enseigne pas le langage.
Le langage est une fonction ; la grammaire est l'analyse de cette fonction. Il est aussi utile de savoir la grammaire pour parler sa langue naturelle que de savoir la physiologie pour respirer avec ses propres poumons ou marcher avec ses jambes. Comparé au rôle de la mère ignorante qui cueille comme une fleur le premier mot épanoui sur les lèvres de l'enfant, le rôle du maître est presque nul. Ce mot qui vient de fleurir, c'est la mère elle-même qui l'a semé, car si le langage est une fonction, il faut lui donner les matériaux sur lesquels elle puisse s'exercer. Le bavardage futile d'une femme, si peu différent de celui de la petite fille qui parle à sa poupée, voilà la première leçon de l'enfant et celle qui en importance dépasse toutes les autres ; autant de mots, autant de graines qui vont germer, pousser, fructifier dans le jeune cerveau. Sans cette semence sans cesse jetée à la volée, la fonction linguistique de l'enfant resterait inerte et il ne sortirait de ses lèvres que des sons vagues et peut-être inarticulés. On s'est demandé parfois quelle langue parleraient des enfants élevés ensemble hors de portée de la voix humaine. Ils n'en parleraient peut-être aucune. C'est une question que nul ne peut résoudre. En tout cas, ils ne parleraient qu'une langue rudimentaire, c'est-à-dire trop sèche, variable et entièrement inconnue, car il n'y a pas plus de racines innées que d'idées innées. L'enfant ne crée pas sa langue, encore moins il ne secrète pas sa langue ; il l'apprend. Il parle selon qu'on parle autour de son berceau ; il est phonographe d'abord et aussi mécaniquement que l'instrument même. Avant de pouvoir situer les signes vocaux au-dessus des objets, il les possède en grand nombre, mais en confusion, « en vrac ». Ensuite il apprendra à utiliser cette richesse ; comme il connaît d'une part les mots et d'autre part les objets, l'opération qui va les réunir dans sa mémoire lui sera des plus faciles et des plus naturelles. La femme dirige cette répartition avec joie, et elle s'admire en admirant les progrès de l'enfant ; elle croit que la double acquisition du mot et de l'objet se fait intégralement à son ordre, et cela lui donne de l'orgueil. Ainsi l'ignorance du mécanisme physiologique de l'enfant assure le succès de l'éducatrice.
Ce langage que l'enfant tient tout entier de la femme, c'est en son honneur que plus tard il l'exercera volontiers comme poète, conteur, philosophe, théologien ou moraliste, comme créateur de valeurs selon l'expression très forte de Nietzsche. La plus grande partie de la littérature est l'œuvre indirecte de la femme, faite pour elle, pour lui plaire ou la piquer, pour l'exalter ou la dénigrer, toucher son cœur, idéaliser ou maudire sa beauté et son amour. Il a fallu que les deux sexes fussent aussi profondément dissemblables, aussi étrangers, aussi opposés, pour que l'un se soit fait l'adorateur de l'autre. Avec la parité des goûts, des besoins, des désirs, les différences corporelles n'eussent pas suffi ni le commandement de l'espèce. L'humanité ne pouvait se perpétuer sans l'amour, et l'amour eût été impossible sans les divergences radicales qui font que l'homme et la femme sont deux mondes l'un à l'autre impénétrables. On ne peut adorer que l'inconnu ; il n'y a plus de religion là où il n'y a plus de mystère. La femme inconnue fut adorée par l'homme naturellement religieux.
Dans toutes les sociétés, tant qu'elle est jeune et belle, la femme, et même esclave, est la maîtresse de la civilisation ; les poètes que sa grâce a inspirés augmentent cette suprématie en faisant d'elle l'objet de leurs chants, et la poésie, qui ne voulait d'abord que dire les joies de la possession ou les affres du désir, achève son évolution en créant l'amour. Car l'amour, avec tout ce que contient ce mot, de sentiment, de passion, de rêve, de bonheur, de larmes, est bien une création verbale et l'œuvre même de l'imagination des artistes du langage.
C'est dans les poèmes, les contes, les récits traditionnels, que l'homme vulgaire, enclin à la seule jouissance, a appris à aimer, à augmenter jusqu'à l'infini des joies médiocres et des chagrins futiles. Répétons ici le mot de Nietzsche : « Le Poète a été le créateur des valeurs sentimentales. » Mais, presque aussitôt créées, elles lui ont échappé, s'emparant de ces valeurs nouvelles, la femme les a transformées en instruments de règne ; elle a cueilli avec simplicité les fruits du langage, son œuvre.