Et puis, mon amie, quand j’admets que l’amour-passion, c’est à cela que je songeais, contient de la haine, en quoi il peut se métamorphoser, je ne parle pas d’après ma courte expérience, mais d’après « ce que l’on dit ». Je n’ai jamais vu, encore moins éprouvé, une telle métamorphose, et je ne crois pas volontiers qu’elle soit soudaine. Il y a un intermédiaire, la jalousie, qui est une maladie de l’amour (la jalousie, c’est de l’amour malade), et les maladies troublent l’évolution physiologique. Puis c’est une exception et on ne fait pas de classifications avec les cas particuliers.
Revenons maintenant à la sympathie que nous appelons maintenant l’amour, parce que c’est plus vrai, plus simple et plus commode. Mais il y a trop de choses dans ce mot
Né pour d’éternels parchemins.
Il contient trop de rêves. Nous sommes trop habitués à y enclore des joies trop précises et trop exaltées, d’un éclat trop intense, trop bref aussi, comme ces fleurs qui ont concentré toute une vie dans les émanations d’une journée d’été. Choisissez-le vous-même, le mot qu’il faut, Penthésilée, en songeant, non à vos conquêtes, mais à vos alliances, et aux moments mélancoliques qui suivent la victoire aussi bien que la défaite. Songez aux cœurs dont vous ne voudriez pas être séparée ni à un moment ni à l’autre, ni dans cet état de royale nonchalance, où l’on médite sa vie.
Moi, je raconte les actions des hommes et des femmes et je les analyse vainement. La sympathie, ou l’amour, dont je suis encore capable, n’a que des occasions rares de s’exercer et je ne les recherche plus. On m’a fait lire l’autre jour une tragédie d’un poète grec moderne construite sur les amours de l’ombre d’Achille. Il aima Polyxène, il aima Médée, il aima Hélène ; elles se sentirent pénétrer en lui comme un songe, et lui sentait qu’il n’était qu’une ombre et sentait l’horreur de son état. Je n’avais pas compris tout d’abord la rénovation de cette légende post-homérique, mais un matin j’en ai senti l’amertume et la beauté triste. Cette vie d’ombre, les hommes ne la mènent plus après, mais avant leur mort, dans la période crépusculaire où ils sont suspendus entre l’être et le néant,
Entre l’horreur de vivre et l’horreur de mourir,
et où ils tentent encore, poussés je ne sais par quelle inutile reviviscence, de pénétrer comme des songes aux cœurs qui ne les songent plus. C’est peut-être pour ceux-là que les dieux ont créé la sympathie. Amazone, qu’en pensez-vous ?
LETTRE DIXIÈME
LE PLAISIR
J’aime la volonté de vie, l’appétit de bonheur qu’il y a en vous, Amazone. On peut vous faire souffrir, on ne détruira pas cet élan qui vous entraîne vers la beauté et vers l’amour. Comme tous les êtres nés pour dominer et en plier d’autres à leur joug, vous ne cédez pas devant la déception, qui ne vous accable qu’un moment, et votre cœur païen de guerrière s’en trouve renouvelé. C’est un spectacle qui m’enchante comme le rajeunissement de l’année, et de quel exemple n’est-il pas pour moi, toujours prêt à désespérer de moi-même et qui n’en trouve que trop de motifs. Vous avez, au contraire, ce qu’Emerson appelait la self reliance et qui fait que le bonheur est toujours devant soi et qu’on sourit éternellement à la mélancolie du passé. Le passé est toujours mélancolique. Il faut savoir le regarder tel qu’un paysage qui s’enfonce dans les brumes du lointain. Il n’est plus qu’un songe. Songe pour songe, tâchons de deviner le point de l’horizon où va s’élever la vision future, avec son cortège de sensations, de sentiments et de rêveries. Si la vie vaut la peine d’être vécue, c’est selon une telle attitude. Je sais bien que les êtres à imagination forte peuvent évoquer avec une certaine puissance les plaisirs couchés dans le linceul, mais cette nécromancie a toujours quelque chose de funèbre. Si vain que nous sentions l’avenir, il y a en lui une possibilité de réalisation qui fait que les cœurs les plus endurcis tressaillent à son approche, mais il ne tressaille pas en certaines natures comme en d’autres, et tandis que les unes s’opposent de toutes leurs forces à ces mouvements, les autres y cèdent avec joie et se laissent emporter.
Avec l’avenir, il y a le présent. Sans doute il n’est qu’une illusion philosophique. Il n’y a pas de présent. Les moments, à mesure qu’ils se forment, tombent aussitôt sous la meule du passé qui les broie et en fait de la poussière. Mais j’appelle présent, avec tout le monde, le cercle des heures et des jours qui sont le plus à portée de notre main, que nous touchons pour ainsi dire dès que nous étendons le bras, cercle qui se brise et qui se reforme à chaque seconde et qui est comme une spirale vue en perspective. Ce présent est notre domaine propre, celui que notre esprit travaille et retourne, comme un jardinier fait d’un jardin, et il nous appartient d’y semer des fleurs et du gazon ou de le laisser désertique, à la merci des hasards, d’y élever une agréable demeure ou d’y nicher dans un trou de hibou, d’y creuser une grotte ou d’y élever la tour de porcelaine. Ce sont les mêmes natures qui choisissent l’un ou l’autre système. Ceux qui ne vivent pas, au moins un peu dans l’avenir, ne vivent pas non plus dans le présent, sinon en sauvages. Quand on n’a pas confiance dans le bonheur que doit nous apporter l’avenir, on ne peut se plaire à cultiver la plante dont la fleur est le plaisir. C’est ce que Bernier disait à Saint-Évremont : « Je vous dirais en confidence que l’abstinence des plaisirs me paraît un grand péché. » Le plaisir des amours légères mène au bonheur de l’amour. Le dédain des plaisirs dessèche la série des sentiments. Peu d’êtres ont l’intuition du bonheur. Le plaisir est son école. Et quand on en resterait là, on n’aurait pas encore perdu sa vie.