C’est une singulière morale que celle qui fait voir dans le plaisir une diminution de soi-même. Des hommes en sont venus à éprouver une sorte de honte de la joie qu’ils ont tirée de leurs sens secrets. Et ce n’est pas de l’hypocrisie ; ils sont sincères ; leur honte est véritable. Les plus libres l’éprouvent ou l’ont éprouvée, sinon devant eux-mêmes, devant leurs frères. A quelle profondeur les obscures puissances du christianisme n’ont-elles pas ravagé notre conscience naturelle ! On éprouve je ne sais quelle fierté à se sentir capable des plaisirs des yeux, des plaisirs de l’oreille, des plaisirs même de la bouche, mais il est tenu pour cynique, celui qui s’avoue capable ou coupable d’autres jouissances. Elles passent en effet pour grossières. Elles s’exercent, disent-ils, avec le corps et avec les parties du corps les moins honorables, comme s’il y avait autre part que dans la coutume une hiérarchie de bienséances sensuelles, comme si les yeux ou les oreilles n’étaient des organes matériels. D’ailleurs le plaisir sexuel ne fait-il point retentir ces sens supérieurs et crus particulièrement spirituels et ne les confond-il point en un seul d’une magnifique amplitude ? Que seraient les joies de l’amour sans la vue, sans l’odorat, sans l’ouïe, sans le goût, sans l’esprit et le sentiment, sans l’intelligence, et comment peut-on les comprendre, réduites à l’exercice du seul sens génésique ? La volupté naît de l’accord de tous les sens unis sous la maîtrise d’un sens suprême qui les mène tous au même but dans un concert harmonique. Et il n’y a que la volupté qui puisse réaliser une telle union, ce qui permettrait, en dehors de toute expérience, de prédire sa supériorité nécessaire sur tout autre exercice sensuel ou sensoriel, ce qui est tout à fait la même chose.
Mais l’expérience seule permet de s’en donner la preuve à soi-même. On ne la réussit pas toujours, on la réussit même rarement ; de plus, je suis persuadé qu’un très grand nombre d’hommes et un bien plus grand nombre de femmes ne le trouvèrent ou ne le trouveront jamais. La plupart se contentent d’un à peu près qui, quoique très satisfaisant encore, ne détermine en eux qu’une conviction modérée. Les femmes cherchent quelquefois avec passion cette pierre philosophale et se retirent persuadées qu’elle n’est qu’une chimère. L’homme, du moins, l’entrevoit toujours, et sa ferveur en est augmentée. Les écoles de volupté sont si médiocres ! Doué de meilleures aptitudes, l’être prédisposé doit inventer et créer presque tout. Mais c’est en ce genre que le génie est rare et facile à décourager. Je suis obscur à dessein. On m’accuserait de dépravation, moi qui ne pense, comme un bon jardinier, qu’à la culture naturelle des sens ! Du moins dirai-je que je tiens pour un être incomplet celui qui n’a pas tiré de ses organes tout le plaisir qu’ils contiennent. Je trouve, ainsi que le disait Bernier, que c’est un grand péché contre la nature. Ils n’ont vraiment pas le droit de se plaindre d’elle, ceux qui ont négligé ses présents et qui, de tout ce qu’elle offre aux hommes, n’ont choisi que ses fruits amers, n’ont voulu mordre que dans le brou des noix vertes.
Pourtant, pourtant… On peut avoir aimé la vie, en avoir même éprouvé toutes les joies, et n’en garder aux lèvres qu’un goût de verjus et d’amertume. Terrible contradiction, qui fait douter de la joie même, de l’amour et de toutes les vérités naturelles, et qui remplit le cœur de rancune ! C’est (rappelez-vous, Amazone aux yeux de ciel, ce fut le sujet de ma première lettre) que les plaisirs ne laissent pas de traces directes sur la plage que bat sans cesse le tumulte de notre vie quotidienne. On se souvient qu’il s’est passé en nous quelque chose d’heureux, mais le souvenir est incapable d’une reviviscence précise. Des années après et moins encore, le tempo felice n’est plus qu’une fumée qui fait des dessins dans l’air, et cela inquiète. Mais combien plus lourde serait cette inquiétude, si nous n’avions pas usé de toutes les facultés de plaisir mises en nous par la nature ! C’est une grande paix pour la conscience de n’avoir négligé aucune des recherches en cet ordre et d’avoir toujours répondu avec bonne volonté aux invitations de la destinée. Et puis, jusqu’à l’avant-dernière heure, il nous reste la ressource de croire que nous allons enfin rencontrer l’émotion qui ne meurt pas et dont nous emporterons le frisson dans le néant bienheureux. Comme j’aime cette expression surannée, décolorée ainsi qu’une vieille écharpe de soie : « Vider la coupe des plaisirs ! » Qu’on l’ait vidée d’un trait, ou qu’on l’ait vidée goutte à goutte, elle est vidée et quand on la presse sur ses lèvres, il n’en coule plus rien, sans doute, mais quelle est la triste folie qui voudrait nous persuader qu’à n’avoir rien bu nous serions bien mieux désaltérés ?
Douce amie, qui m’écoutez, je n’ai jamais pu me résoudre à mépriser un plaisir, quelle que fût sa nature, et c’est pourquoi j’ai écrit ceci sans nulle hypocrisie. Je connais la vanité de tout, mais je sais aussi que ce qui est ou ce qui fut est moins vain que ce qui n’exista jamais. Puisque notre vie est bornée, puisque nous en connaissons à peu près le terme, puisque nous ne sommes pas des enfants qu’on dupe avec des mots, n’ayons honte ni de notre humanité ni de ses merveilleuses faiblesses. Comme je n’oublie rien de ce que vous dites, je me souviendrai toujours qu’ayant fait je ne sais quelle allusion à ces gens qui veulent paraître « au-dessus des faiblesses humaines », vous me corrigeâtes : « Au-dessous… » La place d’un bel être humain est à leur niveau exactement. C’est même la gloire des hommes de les avoir compliquées, multipliées à l’infini. Non, pas encore à l’infini, hélas !
LETTRE ONZIÈME
L’AMOUR
Parler d’amour avec une jeune femme, c’est un des plaisirs de notre civilisation délicate. Il faudrait vraiment être le dernier des pasteurs méthodistes, pour n’y point trouver d’agrément. Mais il n’est guère de femme qui n’en trouve aussi, même avec le moins séduisant des hommes, même la moins disposée à se laisser séduire, même celle qui par sa nature physiologique ne peut pas être séduite. Je ne dis point que ces discours n’éveillent point chez l’homme qui se donne à ce jeu quelques mouvements confus, ni que la femme, même dont les désirs vont plus loin ou plus près, n’éprouve pas quelque faible et passagère curiosité pour celui qui analyse avec elle les grands secrets. La femme dissocie mal l’émotion intellectuelle de l’émotion physique. C’est même sa plus évidente supériorité naturelle sur l’homme que toutes ses émotions, sans jamais se contrarier ni se contredire, se recueillent plus sûrement en un centre unique, d’où elles irradient dans toutes les directions. Les femmes sont la nature même, qui ignore si profondément la distinction du spirituel et du temporel. Leur attention, dans un entretien sur les choses de la vie, écoute de toutes les parties de leur corps, et c’est ce qui en fait le charme supérieur. Quand l’homme qui converse avec elles sur le ton de l’intimité a, malgré les apparences, à quoi elles s’arrêtent peu, quelque chose de féminin dans la contexture nerveuse, il se fait un accord charmant entre ces deux êtres qui ne se touchent que du bout de leurs antennes et se pénètrent très bien, d’autant même qu’ils réprouvent toute arrière-pensée et ne s’imaginent ni l’un ni l’autre réaliser la grande union. Quand elle doit se faire, elle a lieu d’abord, mais, dénouée, laisse en général peu d’espoir à ces réalisations tendrement intellectuelles.
C’est à vous et de vous que je parle, Amazone, et de moi aussi. Nos esprits ont un sexe, nous le savons, et aussi que c’est la cause de leur plaisir. Il n’est même pas nécessaire que tous les deux en soient également persuadés et ma propre conviction suffit à colorer nos rapports d’âme. Rien ne peut faire, conquérante en d’autres territoires, ceinte du baudrier et l’arc tendu sous votre pied nu, que vous ne soyez pour moi Artémis et que vous ne recéliez en votre cœur toutes les puissances de la femme. Toutes les amitiés d’homme à femme sont ainsi, et toutes ont ce caractère de la ferveur, de la crainte et de la curiosité, quand elles s’établissent entre deux êtres sans hypocrisie et qui veulent jouir de leur valeur naturelle. Les âmes ont un son fondamental qu’elles réservent ou qu’elles donnent selon la manière dont elles sont frappées, et ce son d’harmonie peut être très différent de celui qu’elles ont l’habitude de rendre. Ah ! mon amie, je veux expliquer l’insaisissable et encore je ne veux pas l’expliquer clairement, parce qu’il y est des nuances dont le mystère ne doit être perçu que de ceux qui les portent en eux-mêmes. Qui sait si l’amitié dont je parle n’est pas un désir si profond qu’il en est obscur, comme ces puits où l’on ne voit pas, mais où l’on devine le ciel répercuté. Mais c’est un désir qui se laisse contempler avec sérénité ; loin de troubler les eaux, il les clarifie et, loin de les faire bouillonner, il les apaise. C’est le ferment de la paix, de la joie et de la sérénité.
On a mis en doute ce caractère de sérénité des amitiés d’homme à femme, parce que précisément on a soupçonné que le désir qu’elles contenaient était toujours synonyme d’inquiétude et de bouleversement intérieur. Mais on a oublié que le milieu où il tombe n’est pas favorable à son développement et tend en principe à le maintenir sur les limites de la croissance. Sans doute, on voit des amitiés de ce genre tourner à l’amour, un jour d’absence, un jour de rupture dans les habitudes, un jour d’orage où l’odeur des fleurs monte à la tête, en toute occasion où l’équilibre des sentiments se déplace brusquement. Mais quoi ! De ce que tout est possible dans l’histoire de la vie, on ne peut se refuser à considérer les choses sous leur aspect le plus général et le plus logique. De ce qu’on a vu de tendres amitiés intellectuelles se transformer en amour, on ne peut pas conclure qu’un tel état soit instable et qu’on ne puisse s’y confier de bonne foi. C’est la malignité des hommes, et surtout des femmes, à qui toute affection semble un vol fait à elles-mêmes, qui ont falsifié l’amitié tendre, dont les délices dépassent la conception ordinaire et brutale de la vie. Ils disent que c’est de l’amour qui s’ignore, de la passion indécise et qui tremble devant son ombre, et bien d’autres choses, mais qu’importent les définitions ; les mots peuvent-ils caractériser avec justesse des sentiments si particuliers qu’ils échappent aux mots mêmes qui voudraient les emprisonner ?
Il n’est pas au pouvoir d’un homme de considérer avec indifférence une jeune femme qui lui permet de lire parfois au fond de son âme. Trop d’effluves se dégagent de ce contact spirituel et corporel à la fois, car l’âme, émanation du corps, en est la synthèse et l’essence. On est loin aujourd’hui, malgré les théories antiques des philosophes à la mode, de faire de l’âme et du corps deux forces opposées et, comme on croyait jadis, engagées dans une perpétuelle guerre. Ce qu’on appelle l’âme n’est qu’une odeur, parfum ou poison, où se résument les puissances des organes. Respirer l’âme, c’est respirer le corps sous sa forme la plus pure et la plus assimilable. Il n’est donc pas possible qu’un commerce intellectuel entre un homme et une femme ne soit pas imprégné d’éléments sexuels, lesquels sont les éléments dominants de la constitution des êtres. Ce commerce doit donc aboutir à des plaisirs, qui sont des voluptés, résultat qui différencie absolument l’amitié intersexuelle de l’amitié ordinaire où les éléments sexuels ne sont pas perçus, de même que notre œil, dans l’ordinaire de la vie physique, ne perçoit pas les rayons ultra-violets. Ah ! qu’il est donc difficile de se tirer d’une analyse qui n’a encore jamais été faite ! Et dire que, comme récompense, on ne prévoit guère que la certitude de n’être aucunement compris et de rebuter la paresse des esprits les plus fraternels ! Mais vous comprendrez, vous, mon amie, et cela me suffira.
D’ailleurs, je ne me dissimule pas qu’une analyse psychologique n’a guère de valeur que comme description des mouvements intérieurs de celui qui analyse. Que peut-on observer, en effet, si ce n’est soi-même, et quelle garantie a-t-on que soi-même et les autres soient des êtres pareils ? Nous sommes « proches », du moins, selon un mot de votre langue, si nous sommes dissemblables, et la proximité des âmes permet qu’elles se penchent l’une sur l’autre, comme les sommets de deux grands peupliers que courbe un même vent, mais qui se relèvent d’un effort inégal.