Je ne vous ai presque pas appelée Amazone, au cours de cette Lettre, parce que je me la suis adressée un peu aussi à moi-même, et que je ne vous y ai considérée que dans vos relations avec votre ami. Amazone pour les autres, mais vous ne prétendez pas me faire la guerre, à moi ! Je ne suis pas Achille, que vos sœurs vinrent provoquer sous les murs de Troie. Mais, comme lui, je serais inconsolable si je vous avais blessée. Comme ces vieilles histoires sont commodes pour dire obscurément ce qu’on veut dire tout de même pour son contentement particulier, selon le sens qu’on donne à la vie dans la mélancolie solitaire du matin ou dans le trouble du soir ! Mes jours, où on dirait pourtant qu’il ne se passe rien, sont plus oscillants que les marées de l’océan, car ils subissent des mouvements plus profonds encore et plus irréguliers. Tantôt la mer découvre de longues étendues de sables riants, sous le soleil, tantôt elle s’avance tumultueuse jusqu’au rivage dont elle ensevelit tous les espoirs. Et je ne sais plus lequel de ces états est le plus normal et le meilleur. L’espoir est un grand embarras.

LETTRE DOUZIÈME
SOI-MÊME

N’est-ce pas, mon amie, si volontaire et si égoïste que vous soyez, vous avez senti cela, que nous n’existons vraiment que dans les yeux qui nous aiment ? Mais vous avez senti aussi que, dans ces yeux-là, ce que nous voyons clairement et délicieusement, comme dans un miroir, c’est nous-même remanié et rendu plus beau par l’amour. De sorte que, quand nous croyons aimer un autre être, c’est nous-même que nous aimons. Et comme cet autre être subit la même illusion vis-à-vis de nous, les deux amants, en croyant se donner, en croyant se prendre, ne font que se prendre à eux-mêmes pour se donner à leur propre égoïsme. Découvrons cette vérité méconnue qu’on n’aime que soi, qu’on n’aime que l’idée qu’on se fait de soi vu par l’être que l’on désire. Voulez-vous des termes plus directs, encore ? On ne couche jamais qu’avec soi-même, comme l’obscure Hérodiade de Mallarmé, on se vautre dans son lit en étreignant sa propre image,

O dernier charme, oui, je le sens, je suis seule !

Et le narcissisme serait, du point de vue idéaliste pur, la formule suprême de l’amour. Mais il s’agit d’un narcissisme philosophique dont il faut que le miroir soit des yeux vivants et non pas seulement ceux que peut refléter une fontaine. Pour que nous l’aimions, notre sensibilité veut que l’image soit le reflet d’une pensée, car nous sommes exigeants, nous voulons être pensés, regardés et touchés. L’histoire de Narcisse simplifie un peu trop ces rapports et l’illusion du dédoublement y va un peu loin :

Nous fûmes deux, je le maintiens.

Maintenons-le, car il suffit que cela soit notablement plus amusant.

C’est peut-être la base psychique de l’amour que cette rénovation de soi-même par l’amant. Nous ne nous reconnaissons bien que là, dans ces yeux qui nous désirent, car nous ne pouvons nous connaître directement. Le creux de notre conscience n’est pas un meilleur miroir que le creux de notre main. Mais les yeux, quel miroir ! Et pour que notre image lui revienne favorable, comme l’amant sait la parer, pour qu’elle lui plaise et plaise aux yeux où il la dépose ! Je ne parle pas de la simple image physique, de l’image d’apparence, mais de cette autre image, plus riche et plus totale, qui renferme aussi nos gestes et nos paroles, nos sourires et nos intentions, nos regards et nos rêves, de cette image mobile dont les minutes ne se ressemblent pas. Elle est nous-mêmes et elle est l’image de ce que nous croyons lire dans des yeux qui ont lu notre âme dans nos yeux. Vous voyez le jeu de glaces, Amazone aux regards subtils ! On ne peut savoir où commencent les rayons, ce qu’ils apportent et ce qu’ils remportent, le jeu est inextricable et nous sommes, au même moment, le Pygmalion d’une statue et la statue d’un Pygmalion.

J’ai exposé autrefois que les hommes n’existent guère que dans la mesure où ils sont pensés par les autres hommes, ce qui est la base même de la vie sociale et de la vie unanime, mais je ne sais plus, n’ayant jamais relu cet épilogue d’une philosophie (cela s’appelait la Dernière conséquence de l’idéalisme), si j’y étudiais la répercussion de l’amour sur la personnalité incertaine des hommes. L’amour vient encore compliquer singulièrement la théorie, car il comporte une période où l’amant, tout en ayant conscience d’une vie plus exaltée et plus large et plus profonde, n’existe plus du tout en dehors de l’amant qui le pense et où il se pense. Il a remis le peu d’existence personnelle qu’il possédait aux mains de l’être qu’il aime et vers lequel toutes ses facultés l’attirent, en lequel il souhaite de se perdre et dont il contemple les yeux avec l’espoir d’y être attiré, comme par l’aimant un brin de limaille. On accepte ce don de lui-même, mais c’est pour le rendre aussitôt enrichi de toutes les forces et de toutes les beautés de l’amour, et, se retrouvant ainsi transfiguré, il est heureux à peu près comme les élus croient qu’ils le seront en entrant au ciel. L’amant s’est trouvé, en renonçant à lui-même, paradoxe plus véridique que celui de l’élu qui trouve la vie en renonçant à la vie.

Je viens de vous appeler subtile, amie. Il faudra l’être pour vous retrouver dans ce dédale de nuances et de comparaisons, mais mon excuse est que l’amour, fait pour être senti, n’est pas fait pour être analysé. Ah ! comme on voit bien que je suis un cœur sec ! Est-ce qu’autrement je passerais mon temps à scruter le mécanisme des sentiments qu’il serait si simple de pratiquer ? Nietzsche a appelé terriblement George Sand la vache à écrire. Moi je suis l’ours à écrire. Je le profère d’abord, pour éviter une fatigue aux imaginations. Oui, l’ours à écrire et qui grogne quand on le dérange ; mais j’aime aussi à grimper aux arbres, d’où je regarde danser les hommes, ce qui m’amuse beaucoup. Et, comme ce sont mes écritures qui m’ont révélé à vous, je suis satisfait de mes exercices et je continue.