Nous disions donc que dans l’amour on n’aime peut-être que soi. Ce serait une fatalité du jeu de la pensée. L’amour sert d’abord à nous donner de l’importance vis-à-vis de nous-mêmes. Il est le singulier ferment qui développe tout à coup notre personnalité. Et ceci explique pourquoi, si nombreuses soient les femmes qu’on aima, on a presque toujours la sensation que cela fut toujours la même, que cela fut toujours soi qu’on regardait à travers tous les visages. Je dis l’impression laissée à un amant par des amantes de trop bonne volonté, trop dociles et trop acharnées à plaire, donc à ressembler. Mais des amantes un peu volontaires l’ont éprouvé aussi, l’effroi de retrouver dans l’amant du moment, l’amant du passé. Alors chez certains êtres, lassés d’eux-mêmes, c’est la recherche effrénée de la diversité, avec bientôt la terreur de se retrouver, encore une fois, dans des yeux, différents, mais toujours pareils, seul à seul avec soi. Recherche qu’on sait vaine et dont on ne se lasse pas pourtant, peut-être parce qu’il y a l’illusion des premiers moments et qu’Isis est nouvelle et qu’elle promet l’inattendu, tant qu’elle reste voilée à demi. Mais le voile tombé, on se retrouve voué à l’éternel et lassant narcissisme.

Il en est des femmes comme des paysages dont les plus beaux sont toujours ceux qu’on n’a pas encore vus. Moins on en connaît et plus l’impression qu’on en reçoit est profonde, mais leur variété extrême finit par se dissoudre dans une tonalité moyenne, fatigante comme un néant. Il semble qu’on les ait toujours vus. C’est le mot des commencements d’amour, mot qui marque à la fois la période suprême et le début de la période descendante : « Il me semble qu’il y a longtemps, longtemps que nous nous aimons. — Il me semble à moi que c’est depuis toujours. — Oui, toujours. » Les malheureux ! Les voiles sont tombés et ils contemplent innocemment leur propre image, dont ils seront bientôt fatigués, car ils se connaissent trop, et ce n’est pas cela qu’ils cherchaient.

Cependant c’est cela même que cherchent quelques-uns, et ils ne le trouvent jamais assez. Pour aimer avec constance, il faut s’aimer soi-même et avoir des motifs de s’aimer. L’égoïsme extrême est pour l’amour un terrain admirable, où il peut s’implanter solidement. Je crois que je n’ai pas besoin de développer ce paragraphe, dont la certitude est suffisamment établie par ce qui précède. Aussi bien je suis lassé, plus encore que vous, Amazone, de cette métaphysique du sentiment. C’est un jeu, comme les mathématiques. La solution est toujours posée dans les termes du problème. Il serait préférable d’y procéder par axiomes. Leur évidence surgit à la moindre réflexion par l’impossibilité même où l’on se trouve d’imaginer des arguments contraires.

Que du moins cela vous confirme dans votre merveilleux égoïsme amazonien, base de la sensibilité et de la bonté. Il faut être d’abord très égoïste pour être bon et très égoïste pour être sensible. De tous les devoirs perceptibles à l’intelligence et acceptables par l’intelligence, c’est le premier, et il comporte peut-être l’exercice de tous les autres, mais c’est celui qui demande à être pratiqué avec le plus d’intelligence. Voilà pourquoi la plupart des hommes, qui en sont assez bien pourvus, en font un si mauvais usage. Mais comme il n’est rien, comme il est même néfaste sans l’intelligence, c’est donc l’intelligence que nous mettrons au-dessus de tout, l’intelligence qui est probablement la forme suprême de l’amour.

Je sais bien que je confonds avec impudence l’intelligence et les sentiments, mais je vous avouerai que c’est exprès, toute faculté intellectuelle étant aussi affective et tout sentiment ayant aussi quelque chose d’intellectuel. Il y a l’être humain qu’il faut savoir considérer dans son intégralité, au lieu de le couper par petits morceaux, comme une préparation à regarder sous le microscope. Je veux la plante tout entière avec ses fleurs, ses feuilles, ses épines et ses racines pleines de terre fraternelle.

LETTRE TREIZIÈME
MÉCANISMES

Mon amie, je viens de passer quinze jours dans une petite ville silencieuse où tout le monde se connaît et où presque tout le monde s’évite. Un homme qui ne serait pas habitué à la solitude s’y ennuierait désespérément, mais la solitude n’y est pas de même qualité que dans une campagne ou dans une grande ville. Même à celui qui l’aime, elle est lourde. Ce n’est pas de cela que j’y fus accablé. J’avais d’autres soucis plus pesants dont vous étiez la cause innocente et courageuse et ce n’est que maintenant, que j’en suis enfin délivré, que je pense, sans rancune, à la vie silencieuse qui passait comme une ombre autour de moi. Cette ville, morne et pittoresque, est libertine avec une telle décence que l’étranger n’y trouve à exercer ni ses soupçons ni sa curiosité. Nous ne connaissons pas l’hypocrisie des mœurs, si nous n’avons point participé à la vie de province qu’elle domine comme un principe inconscient. Et peut-être connaissons-nous mal la passion si nous n’avons su deviner, sous son masque austère, les désordres des cœurs tourmentés, dont les tourments montent là à une intensité douloureuse et voluptueuse, extrême et presque excessive. Là, des amants mettent des mois, des suites de saisons, à combiner des rencontres que le hasard pourra expliquer. Des maisons étroites et des jardins étroits montent des rêves et des désirs qui ne se croisent que dans l’espace, et des femmes y passent leur vie à songer à leurs amours. Comme dans les cloîtres et les harems, la captivité les alourdit. Le rêve inutile les jette dans le romanesque et, le roman étant sans issue, dans la dévotion. Quelques-unes, plus fougueuses, ne se laissent pas vaincre, et il en résulte parfois de belles amours d’une constance et d’une ingéniosité admirables. Il est plus facile de les deviner que de les surprendre. Balzac a bien connu la province. Sa province est toujours vraie, tandis que son Paris n’a plus guère qu’un intérêt historique, Paris pourtant bien plus facile à observer. En province, on ne sait rien, il y faut de la divination. Devant l’étranger tout se ferme et d’abord les visages. Il n’est pas jusqu’aux grandes villes où ne règne une grande défiance de l’homme qui passe.

Mais ces questions ne doivent guère vous intéresser, Amazone. Rassurez-vous, je n’y ai touché que pour vous faire comprendre quelle pouvait être ma vie dans cette ville fermée ; l’esprit s’épuise en vain à en pénétrer le mécanisme sentimental et au bout de quelques jours on renonce à tout, hormis à soi-même. Le sentiment d’être seul, de se mouvoir, ombre parmi les ombres, vous jette bientôt dans une sorte de prostration, ce que ne fait pas la solitude volontaire ou consentie, d’où naît au contraire une sorte d’exaltation égoïste.

C’est donc au milieu de tout cela, ou de tout ce rien, qu’une nouvelle émouvante vint un soir évoquer à mes yeux effarés des images funèbres. Toute mauvaise nouvelle prend dans ces conditions des tons funèbres ; le raisonnement est impuissant à les éclaircir et l’angoisse étreint tout le système nerveux sans en laisser la moindre partie fonctionner librement. C’est une chose certaine et que j’ai heureusement vérifiée depuis, que la condition des êtres, malmenés par une catastrophe physique, est presque toujours bien préférable à celle des êtres qui n’en ressentent que le contre-coup moral. Les premiers n’ont ressenti qu’un choc dont la brutalité soudaine s’est évanouie au coup même qu’il a porté, les autres tombent en proie à l’imagination qui amplifie les douleurs comme les joies. Sans l’imagination, la vie n’est presque rien : une suite de faits diversement ressentis, selon leur retentissement exact, qui est peu de chose, la plupart du temps. C’est l’imagination qui a créé leur valeur. Ainsi, l’on ne sait presque jamais ce qui se passe exactement dans les autres, et surtout dans l’être qu’on aime le plus, parce que, au lieu de ressentir le fait directement, on ne le perçoit qu’à travers un appareil déformateur. Ou plutôt ce n’est pas le fait lui-même qu’on ressent, c’est sa propre sensibilité projetée devant soi comme sur un écran, c’est soi-même dont on regarde les contorsions douloureuses. Et en ce sens, il est vrai qu’on ne souffre pas d’autrui, mais seulement de soi-même.

Quand on a conscience de cet égoïsme fatal, il est plus difficile de se mouvoir dans la vie que lorsque l’on peut avoir l’illusion d’une communion naïve avec la sensibilité même des êtres. On cherche à réprimer, sans y parvenir toujours, les expressions d’une émotion qui dévoile trop un état intérieur dont l’aveu est une satisfaction personnelle. Il est vrai que celui-là même qui n’aime pas à être plaint ne laisse pas d’être sensible aux manifestations douloureuses dont il est la cause. L’égoïsme est presque toujours indulgent à l’égoïsme et accepte volontiers la preuve qu’on lui donne de sa raison d’être, qui est aussi sa justification. Il me plaît de démasquer ainsi le mécanisme de la sensibilité et de ne pas laisser croire qu’elle puisse s’exercer pleinement dans un autre sens que celui qui assure son épanouissement. Il restera toujours assez de naïfs raisonneurs pour opposer l’altruisme à l’égoïsme, incapables, dans leur empressement à confondre la cause et l’effet, de comprendre qu’une sensibilité sans égoïsme est une conception dénuée de signification, puisque, par sa définition même, la sensibilité est la faculté de sentir et qu’on ne peut sentir qu’avec le corps qu’on possède personnellement. Il n’est pas d’amours sans égoïsme et les amours médiocres sont celles qui ne reposent que sur une sensibilité fragile et qui n’a pas assez de stabilité pour qu’un égoïsme parfait ait pu y prendre racine. Mais les mots sont de grands tyrans et il y a si longtemps qu’ils règnent que leur pouvoir est incontesté. Or, il ne faut pas se révolter contre les pouvoirs incontestés. Rien n’est plus inutile. Je ne poursuivrai donc pas plus longtemps une démonstration choquante pour la plupart des esprits, et qu’on ne pourrait leur faire admettre que grâce à des concessions et des distinctions qui en fausseraient la signification fondamentale ; j’attends qu’on me montre un égoïsme sans sensibilité et une sensibilité sans amour.