paysages de terre et d’eau, d’esprit et de sentiment. Tous les aspects des choses se renouvellent près de vous et prennent un air de franchise et de jeunesse. J’aime les femmes à l’intelligence hardie qui ne se découragent devant rien, mais vraiment j’en ai rencontré bien peu. Elles ne saisissent des choses que le côté pratique, plus encore, que le côté personnel, et ce qui n’est d’aucune utilité à leurs desseins, elles le délaissent comme sans intérêt. Loin que la poésie ait été introduite dans le monde par les femmes, elles ne s’y prêtent qu’au moment de l’amour et sous la pression de l’amant. Les hommes sont si chimériques ! Ils veulent toujours quelque chose au delà du possible, et c’est ce qui fait qu’ils se détachent si facilement de l’être dont ils se sont servi pour accomplir leur destinée. Après celui-là, ils en veulent une autre et toujours de même, jusqu’au delà même de leurs facultés, jusqu’au delà de leurs forces agissantes. La femme, au contraire, s’attarde dans le présent, elle s’y fixe, elle y prend racine et l’arrachement lui est d’autant plus douloureux. C’est qu’elles ont obscurément conscience d’être sur terre pour fonder la vie, et tous leurs gestes concourent à cela, même quand ils ne sont que des simulacres. Le champ où elle a travaillé, la femme veut le moissonner aussi, et la continuité des baisers lui donne quelquefois l’illusion de la fécondité. L’homme passe, sème et chante. Vous ne vous reconnaissez ni dans l’une ni dans l’autre allusion, Amazone aux deux natures si bien emmêlées qu’ayant touché une fibre on ne sait jamais le son qu’elle donnera. Il y a en vous l’odeur de toutes vos conquêtes et, conquérant à son tour (l’homme est si chimérique !), il semble qu’on les respirerait sur vos mains enfin captives. Mais ne croyez pas que cela soit ce qui m’attire à vous. Même, j’en fais abstraction. Je ne vois dans votre nature amazonienne que ce qui fait de vous une femme, mais plus apte qu’une autre à satisfaire la liberté de mon esprit, une femme qui, sans avoir le côté serf des femmes (qui séduit tant les hommes), en possède tous les dons qui me sont chers.
Et voilà pourquoi l’image que les choses d’autour de moi avaient retenue de vous n’est pas brisée, mais seulement suspendue. Elle va se reformer, et votre présence en consolidera la fragilité momentanée. En attendant j’y supplée par la mienne. Où je suis, vous êtes, et puisque je pense, vous êtes pensée et vous surgissez jusque parmi les ruines que des barbares accumulent près de moi.
LETTRE SEIZIÈME
SURVIVANCES
Mon amie, je vous citais l’autre jour, sous les arbres du Bois, et je ne sais plus à quel propos, peut-être sans aucun à-propos, car elle me plaisait par sa belle précision, cette pensée d’une femme du XVIIe siècle : « Les créatures qui ne nous aiment pas assez nous irritent, celles qui nous aiment trop nous importunent. » Elle me revient encore aujourd’hui, au moment de vous écrire, et j’y vois même, à la réflexion, une sorte de thème pour un nouvel art d’aimer, que je ne rédigerai pas, mais dont je pourrais esquisser quelques parties. La dame qui pensait si juste et si clair était une religieuse de Port-Royal-des-Champs, qui mourut en 1660. Elle était la fille d’Arnaud d’Andilly et s’appelait en religion sœur Eugénie. Où cette nonne janséniste a-t-elle pris cette connaissance de l’amour ? C’est ce que je ne vous dirai pas, l’ignorant moi-même, mais cela me fait songer que les meilleures ou les plus saisissantes choses qu’on nous ait dites sur l’amour le furent par des religieuses, sainte Thérèse et les autres mystiques, ou cette Portugaise, qui n’en fit qu’une expérience profane, mais en ressentit toutes les profondeurs et toutes les délicatesses. Cependant laissons-la, puisqu’elle dut à l’amour d’un homme cette science que toute femme est disposée à apprendre à ses propres dépens. Mais les autres, éternelles cloîtrées, éternelles rêveuses, qui ne s’enflammèrent jamais que pour Dieu ou pour leurs sœurs, comment donc s’instruisirent-elles si bien du mécanisme de nos sentiments ? C’est qu’il n’y a, en réalité, sous quelque forme qu’il se déguise, qu’une seule sorte d’amour et qui tend à une satisfaction pareille, malgré la disparité apparente des buts. L’amour va vers la joie et ne peut aller que vers la joie, qui est la plénitude. C’est ce que l’auteur de l’Imitation, moine lui aussi, a exprimé en quatre mots dont l’ensemble donne cette formule admirable de vérité : Amor currit, volat et lætatur. Vous vous souvenez peut-être que je l’ai appliquée au type même de l’amour naturel, au spermatozoïde qui se glisse d’un mouvement ailé vers sa joie, l’ovule. Mais dans l’amour tel que nous l’avons recréé par tant de siècles de civilisation, il n’est plus de distinction possible entre le naturel et l’anormal. Nos centres nerveux secondaires se substituent l’un à l’autre et nous aimons avec celui de nos sens, celui de nos organes qui a le rôle le plus important dans notre physiologie particulière, si bien que, de l’amour mystique à l’amour saphique et à l’amour platonique, s’il y a la différence du moyen, il n’y en a pas dans le but, qui est la conquête de la joie parfaite. Une religieuse ignorante des hommes a donc pu connaître excellemment l’amour, et, ignorante des femmes, le connaître encore. Même, plus dégagée des conséquences de la fonction naturelle, elle a été mieux placée pour en étudier les phases spirituelles. Peut-être que l’amour mystique, sans autre partenaire que l’imagination, est celui dont on peut tirer le plus d’enseignements psychologiques. Les questions et les réponses d’amour faites par le même esprit, par un désir unique, se correspondent plus logiquement, trouvent plus aisément cette unité de volonté que les amants réalisent quelquefois si mal.
Cependant cette digression était peut-être inutile, la clairvoyante pensée de la religieuse de Port-Royal n’ayant pas nécessairement trait à l’amour ni divin ni profane, quoiqu’il puisse fort bien s’y appliquer. A quelque genre de tendresse qu’elle ait songé en écrivant sa maxime, il est également certain qu’elle avait une âme assez sèche et bien digne d’avoir été cultivée dans le jardin janséniste. C’est quand on est soi-même incapable d’amour ou quand on traverse une phase de désenchantement que l’on se sent disposé à s’irriter devant une affection hésitante, comme à craindre les tyrannies de la tendresse excessive. Quand on aime soi-même, quand le cœur se répand, on n’a pas tant de sagacité, on accueille la moindre marque d’amour, on souhaite d’en être à un moment submergé. Mais il y a des phases où les plus ardents sont d’une tiédeur janséniste et où ils redoutent qu’on semble attenter à leur indifférence. Mettons-nous en face de ces êtres impertinents, qui craignent notre amour, peut-être pour ne pas être obligés de nous le rendre. Quel triomphe de le leur imposer malgré eux, de les forcer à regarder nos yeux et de jouir de leur animation !
Mais sœur Eugénie est une personne mesurée qui ne souffre ni le trop ni le trop peu. A sa manière, elle désire la joie parfaite, elle sait que la perfection est ce qui atteint et ce qui ne dépasse pas, elle est d’un siècle qui connaît l’équilibre et qui sait comment on le maintient. Elle est sage, elle déteste le médiocre et déteste aussi l’extrême. Au demeurant, elle semble une personne fort sensée et avec qui on aurait aimé à disputer des affaires de sentiment. Elle aurait eu des répliques piquantes, de celles devant lesquelles l’esprit un instant embarrassé rebondit et trouve à son tour la repartie. Imaginez le joli dialogue d’un libertin et d’une religieuse sur la tiédeur en amour. Je la veux jolie, d’une jeunesse assez avancée pour permettre l’expérience et qu’elle ait les yeux noirs fort vifs et même inquiétants. Je vous serais ainsi moins infidèle, et vous me le pardonneriez plus facilement, car c’est moi-même que je suppose. Mais que cela me lasserait vite. Pour parler de l’amour avec plaisir, il faut avoir de l’amour pour son contradicteur. Cela fait qu’on lui permet tout, et d’abord de n’être point de votre avis. Les opinions adverses prennent dans la bouche d’une femme que l’on aime un air de mystère qui vous inquiète moins qu’il ne vous charme. C’est un sujet de méditation ou de rêverie pour les heures qui suivent. Mon amie, j’ai bien souvent emporté de nos causeries le germe d’une de ces lettres où je vous renvoie votre opinion mêlée à la mienne, comme je voudrais que fussent toujours mêlés nos esprits.
Oui, je crois vraiment que les discours de la nonne, et même de toute autre femme m’ennuieraient assez vite. Ils auraient peut-être du piquant, mais manqueraient de cette liberté d’esprit qui n’est limitée que par la passion. Car l’esprit le plus libre a ses bornes et il est toujours une région qu’il se défend de profaner et qu’il considère avec respect, une région sacrée où l’on n’entre que pieds nus, comme les musulmans dans leurs mosquées. C’est probablement tout ce qui nous reste des vieilles tendances religieuses, mais nous y tenons d’autant plus que nous les avons orientées nous-mêmes. Mais là aussi nous avons des idées communes et nos esprits d’accord s’arrêtent au même seuil, quoique j’aie souvent bien envie de le franchir. C’est que je suis malheureusement plus avancé que vous dans la vie et plus enclin au scepticisme qu’elle développe. Au fond, je ne sais. On se connaît si mal soi-même ! Serais-je vraiment étonné si on me démontrait qu’au lieu d’une seule je me suis créé toutes sortes de régions sacrées ? C’est bien possible. D’ailleurs ce serait encore une conséquence, quoique inattendue, peut-être, du scepticisme. A force de ne plus croire à rien, on admet en soi les croyances les plus contradictoires et cela par nonchalance, autant que par dédain d’une vérité unique.
Vous, Amazone, vous ne croyez qu’à l’amour et ne respectez que l’amour. Sans lui, l’existence n’est rien pour vous. « Plutôt la mort que la mort de mon plaisir ! » Ainsi votre vie est une perpétuelle tragédie avec l’absolu pour alternative. Cela fait que vous n’êtes pas médiocre. Je crains que sœur Eugénie ne l’ait été terriblement. Je l’abandonne, car je ne suis même pas sûr qu’elle eût les yeux noirs, et elle avait certainement la tête rasée. Laissez-moi regarder vos cheveux blonds sur vos épaules. Il n’y a rien de plus beau. C’est ma religion la plus véritable.
LETTRE DIX-SEPTIÈME
INVITATION A L’ENNUI
Mon amie, avant que je n’eusse donné un titre à chacune de ces lettres (j’ai attendu pour le faire qu’elles prissent la forme d’un de ces livres qui vont dans vos armoires ou dans vos coffrets, enfer ou paradis), je voulais déjà appeler celle-ci : Invitation à l’ennui. C’est vous qui me l’avez suggéré indirectement en louant mes pensées sur l’ennui. Vous disiez : que je suis contente que vous ayez réhabilité l’ennui. Je ne sais si quelques petites réflexions innocentes et trop sincères auraient suffi pour cela, mais si je n’ai pas atteint l’esprit du commun des hommes, j’ai touché le vôtre, et cela me suffit. Peut-être vaudrait-il mieux ne pas insister et m’en tenir à ces modestes exclamations jaillies d’un cœur reconnaissant à l’ennui de lui avoir révélé sa valeur et sa beauté, mais moi qui n’obéis qu’à mon caprice, je veux obéir aussi au plus obscur de vos désirs. Il est difficile de parler de l’ennui sans être ennuyeux, car je n’écris pas que pour vous, hélas ! et peu de gens sans doute partagent notre goût pour cette forme de la vie intérieure et secrète.