L’oubli est la grande confusion. Il est aussi la grande tristesse. Et cela se tient. Il n’est pas de pire affliction que de perdre dans la foule ce qu’on a une fois distingué, de rendre au commun l’être dont on attendait tout et qui vous donna tout, en effet, et de se sentir forcé de le semer parmi les autres végétations humaines, pour cela précisément qu’il n’a plus rien à vous donner et qu’il a perdu tout son pouvoir de fascination sur vos yeux. Oublier, c’est regarder mourir. Cela peut-il se faire avec indifférence, fût-ce une bête la plus féroce et la moins sensible ? Et il s’agit peut-être de qui vous a mangé dans la main et dans la bouche, qui flaira vos odeurs, qui a préféré à toutes les nourritures le pain pétri par vos doigts sur le bord de la table, un jour que vous rêviez de son corps sous votre main. L’oubli est affreux comme une injustice, mais, il faut bien l’avouer, comme l’injustice elle-même, il est une libération. L’oubli est un meurtre, mais nous vivons de meurtres ; l’homme le plus doux traverse la vie le poignard à la main. J’ai oublié l’amitié, j’ai oublié la sympathie et le sourire heureux des âmes qui venaient à moi, mais je ne les ai pas oubliés au point que je n’en revoie parfois le fantôme qui troubla Macbeth, mais qui me trouble moins. Après tout, il vaut mieux être entouré de fantômes que de vivants. Les fantômes sont muets et d’ailleurs on les chasse d’une chiquenaude, comme les mouches. Puis qui sait si ceux que je crois avoir poignardés n’ont pas la même impression et si je ne les hante pas aussi dans leur sommeil et dans leurs amours ? Ces tragédies de l’oubli mutuel finissent en quiproquo. Je m’étonne qu’on n’ait pas encore imaginé le dialogue élyséen des anciens amants dont les ombres à l’envi se vantent d’avoir quitté et de n’avoir pas été quittées, les banales victimes de don Juan se flattant de l’avoir mis délibérément à la porte de leur chambre et de leur cœur, au lieu d’assumer la figure ridicule d’éternelles inconsolées. On ne sait pas de qui vient l’oubli, si ce n’est pas de qui aime trop et souffre trop. A force de penser les êtres, on les use, comme la mer use les cailloux qu’elle roule.

C’est le dilemme où nous sommes pris et l’étau où s’écrasent nos sentiments. On oublie par indifférence et on oublie par excès d’amour, quand la présence réelle ne réconforte pas le mécanisme passionnel, mais on peut toujours dire dans ce cas que l’amour manquait de force initiale et d’élan vrai, et puis des causes différentes amènent des résultats pareils : il faut laisser à l’oubli sa véritable signification, et je retourne à l’indication que je vous donnai, il y a une page : on oublie les êtres quand on n’a plus besoin d’eux. Ce n’est qu’un phénomène d’égoïsme et du plus simple. Je vous oublierai donc et vous m’oublierez, Amazone, quand nous n’aurons plus besoin l’un de l’autre, quand nous ne serons plus l’un pour l’autre un miroir, mais je ne vois vraiment pas comment cela pourrait arriver. Pour moi, je suis presque effrayé de voir à quel point j’ai besoin de votre âme et de vos yeux. Il est donc vrai que je ne me suffis pas à moi-même et qu’il me faut un autre être où vivre ? La première fois que j’ai pris conscience de cet état, je dus reconnaître que ce n’était pas celui que j’avais médité. Le plan de mes années futures était fait (j’ai toujours beaucoup aimé les plans dans ma vie et je n’en ai jamais réalisé aucun), je vous l’ai dit ou écrit, quand je luttais encore, monté sur mon orgueil ; d’un mot (d’ailleurs, je n’en sais plus le détail) je me vouais à la solitude et au néant, dans lequel moi seul sais ce que j’y mets. Et maintenant je ne puis supporter l’idée de vous être indifférent, la pensée de ne plus être pensé par vous. Une maison où vous habitez s’est dressée sur le chemin de l’oubli qu’elle rend infranchissable et j’en suis là. Je m’y plais. Il y a un jardin autour de la maison et dans le jardin une source d’où part un ruisseau qui s’écoule sous les arbres. Ce ru, c’est votre vie murmurante, et moi, je suis un des arbres qui la regardent et en respirent la fraîcheur. Mais le genre est trop facile pour que je continue. C’est trop d’avoir cédé à mon amour des images champêtres et d’avoir cru pouvoir exprimer par elles quelque chose de sensé. Puis cela m’induit régulièrement en de longues mélancolies. Je ne pense plus, je rêve. Je reconstruis avec d’autres pierres, et avec de puériles mottes de gazon, ma vie délabrée et vraiment rien n’est plus vain ni plus malsain peut-être.

C’est avec les éléments réels de l’existence, de celle même qui nous a été donnée, qu’il faut jouer. Ce qu’on prend hors de soi-même, hors de sa véracité, n’est bon à rien. Et encore une fois, c’est trop facile. Mais j’ai peur de moi-même, comme du miroir à double face où vous me tentiez hier, et le bon côté du rêve, c’est que l’on confronte qui l’on veut avec le miroir, excepté soi, et l’on veut bien qu’il grossisse et même qu’il déforme. Quand je veux me regarder, c’est en vous. Voyez combien vous m’êtes nécessaire. Quelque image qui m’en revienne, je l’aimerai encore, sans peur, même avec un sourire de complicité. Ce que vous voudrez. Comme vous me penserez, je me penserai. Vous ne savez pas combien j’y gagne. Rien ne suffirait à m’attacher à vous, si j’étais calculateur, mais il n’est pas d’être qui le soit moins et je cherche des motifs à un mouvement qui n’en a pas et qui marche fort bien sans que je les connaisse. Cependant, je sais que c’est sans péril aucun que j’analyse, bien maladroitement, les sentiments qui me viennent de vous. Ce n’est qu’une surface. L’analyse ne touche pas au fond et comme il est inatteignable, il serait inexprimable. On se heurte toujours au mot de Montaigne qui est indécomposable : Parce qu’il était lui, parce que j’étais moi. C’est à quoi aboutissent ces divagations dont je vous fais confidence et que vous lirez loin de moi. Je saurai ce que j’en pense quand vous m’aurez écrit, car ne croyez pas, parce que je les donne à tous, que je m’occupe d’un autre jugement que le vôtre.

LETTRE VINGT-DEUXIÈME
EXALTATION

Voici, mon amie Amazone, la première partie de ce poème que vous n’avez pas désapprouvé. Sonnets en prose, cette manière, non plus, ne vous a pas scandalisée, habituée que vous êtes à la magnifique liberté de la poésie anglaise, qui ne souffre pas d’emprisonner sa pensée derrière les barreaux de la prison syllabique. Ce n’est pas le vers libre, qui suit ses règles particulières, c’est la cadence de la prose, mais soumise à une discipline, qui en fait peut-être une forme nouvelle de poésie. J’ai voulu un rythme où puissent entrer aussi bien les certitudes scientifiques que les rêveries incertaines de l’émotion, un rythme qui admette sans étonnement l’enchevêtrement des connaissances et des sensations, et qui porte la pensée sans attenter à sa fantaisie.

Ou plutôt, mon amie, j’analyse maintenant ce que je n’ai fait tout d’abord que sentir. J’aime à me laisser aller aux forces inconscientes. Elles ont tant de clairvoyance et se font si doucement obéir, avec tant de fermeté et tant de suite dans les idées ! Mais le conscient veut juger l’inconscient : c’est naturel. Il n’y a que les aveugles qui puissent disserter méthodiquement sur les couleurs, et sans rire. Moi, je ris, malgré la tristesse éternelle qui me serre les tempes, je ris quand je vous vois près de moi, je ris comme un enfant qui retrouve la lumière. Le rire est sérieux comme la vie. Le rire est une exaltation.

Cet essai de poème aussi est une exaltation. Elle ne rit pas. On ne rit pas quand on est seul. Mais on est quelquefois ivre de ses pensées.

ELLE A UN CORPS…
— SONNETS EN PROSE —

I

Elle a un corps. Je ne m’en étais pas encore aperçu. Pourtant, j’avais regardé ses cheveux, ses yeux, ses yeux surtout, j’avais touché ses mains ; je ne rassemblais pas tout cela en un faisceau vivant. Je ne l’ai découvert qu’hier : elle a un corps.