Vous qui connaissez bien mes écrits, Amazone, soyez-moi témoin qu’aucune de mes imaginations n’évolua jamais autour de l’adultère et que pour moi le fait social, comme disent les gens graves, n’eut jamais la moindre importance. Il me semble que j’en ai obscurément perçu la bassesse avant même d’avoir réfléchi sur le sujet et que j’ai toujours conçu l’amour comme un fait naturel dont les développements et les complications ne regardent que les patients qui en sont atteints et dont les autres, fussent-ils maris, et par cela même, doivent se détourner avec pudeur. J’ai entendu dire qu’on prenait cela pour une idée romantique. Cela prouverait seulement que le romantisme a été plus près de la nature que toute autre conception littéraire. Mais ce n’est pas vrai. C’est également une idée classique et celle qui fait la beauté de la tragédie racinienne, que les passions y évoluent au-dessus des lois sans rencontrer d’obstacles que dans les caractères.
Et voilà pourquoi, puisque nous parlons littérature, la moderne tragédie bourgeoise, qu’on appelle une pièce, car c’est bien une chose innommable, se traîne, depuis bientôt cent cinquante ans, dans la plus plate équivoque. Dès qu’on voit entrer le mari jaloux et qui fronce les sourcils, eût-il un revolver au poing, on patauge dans la comédie, et c’est le moment de rire. Comment prendre au sérieux une situation qui est la révolte de l’homme contre lui-même, contre les lois qu’il a faites ? C’est le maladroit pris à son propre piège et cela relève tout au plus de la peur ou de la pitié physiques. Les femmes, qui n’ont pas fait les lois, mais qui les subissent, ont seules le droit de se révolter sans ridicule ; aussi la sympathie va-t-elle toujours instinctivement vers elles, quand, et c’est toujours, elles sont le pivot d’une de ces lugubres farces. Pour qui écrit des œuvres d’imagination, le seul moyen de ne point participer à ces saturnales de la raison est de considérer les lois sociales comme inexistantes et de n’y point mêler les êtres dont on écrit l’histoire. Voyez comme les aventures d’Emma Bovary se déploient librement, comme elles obéissent à la seule loi naturelle des obstacles du caractère, comme le mari est tenu à l’écart. Un maladroit n’eût pas manqué de le faire intervenir, mais Flaubert était au-dessus de telles manœuvres et quand les sentiments du bonhomme éclatent à la fin, c’est de tristesse et non de jalousie ; c’est l’âme d’un homme, l’âme d’un pauvre amant, et non celle d’un propriétaire légal, tout gonflé de ses droits. Car l’homme est le propriétaire de sa femme. Les Anglais admettaient, il n’y a pas encore bien longtemps, qu’il pût la vendre. La femme accepte cette position, quelquefois avec une fierté bizarre. Le christianisme l’a tatouée de la devise des esclaves chrétiens : serviam. Elle sert son maître avec une bonne volonté capricieuse, mais réelle, et lui dispense des plaisirs qu’elle ne partage pas, mais dans lesquels elle trouve ceux du putanisme pour lequel elle est si bien faite. J’aimerais parfois plus de noblesse dans les relations d’amour et que les complaisances mutuelles y fussent des conquêtes et jamais le commandement d’un maître.
Mais c’est vouloir réformer la nature ou les mœurs acquises à l’hérédité et je n’ai point le tempérament d’un réformateur. On peut regarder ce qu’on aime et détourner les yeux de ce qu’on n’aime pas. Je n’aime l’amour que dans la liberté, dans l’être qui se reprend sitôt qu’il s’est donné, mais qui ne se reprend peut-être que pour avoir la joie de se donner encore, et j’aime mieux l’être qui ne se donne pas que celui qui abdique sa volonté. Rien de social. Les conditions de la société ne me conviennent pas comme sujet de méditation. Je ne suis pas versé dans l’économie politique, avec laquelle le monde où je vis habituellement, et où je me plais davantage que dans la réalité quotidienne, n’a que très peu de rapports.
Voilà pourquoi mes romans ne sont pas une peinture de la vie légale et pourquoi aussi ils ne peuvent plaire qu’à ceux qui mettent plus loin leur idéal. Il y a un « plus loin » (très beau mot qui appartient à M. Vielé-Griffin) dans plus d’une direction. Qu’importe celle qu’on a prise, pourvu qu’on trouve au bout ou le long du chemin la liberté de l’esprit et le plein développement de ses facultés !
Mon amie, ceci ressemble moins à une lettre qu’à des pages de mémoires, mais à qui mieux qu’à vous pouvais-je les adresser ? Il faut écrire pour soi ou pour une personne que l’on aime et dont l’affection soit prête à vous suivre dans tous les détails et dans toutes les explications. Ainsi seulement on a quelque entrain. Les autres sympathies viennent par surcroît et mieux, trouvant un noyau autour duquel se cristalliser. Des mémoires ? J’y viendrai peut-être. Il est trop tôt. Je ne m’intéresse pas encore assez à mon passé sans pourtant m’intéresser beaucoup au présent. Mais il est, on y vit et tant que l’on peut il faut suivre le courant et craindre les escales.
LETTRE VINGT-CINQUIÈME
ANALYSE
Vous n’aurez pas encore cette fois, Amazone errante, la deuxième partie de mon poème. Je la garde en moi, pour qu’elle me donne plus longtemps le plaisir des projets inachevés. J’aime l’inachevé, le différé, la promesse, même quand je sais qu’elle ne se réalisera pas, car je sais aussi que la réalisation vous arrache des mains le rêve qu’elles pétrissaient avec amour. Signe de vieillesse, peut-être, ou de paresse grandissante, ou de méfiance tardive ? A force de vivre, d’ailleurs, on s’aperçoit qu’il n’y a pas grande différence entre les rêves et leurs réalisations, sinon que les rêves l’emportaient certainement par la richesse du désir et l’amplitude de l’imagination. Il arrive cependant que les rêves s’éteignent et que l’âme s’en dégoûte, mais c’est une chose qui se produit encore, et d’une façon bien plus assurée, quand l’occasion s’est présentée de les traduire en actes. Ainsi, quoi qu’on fasse, on se retrouve toujours devant le néant ou devant soi-même, ce qui est à peu près la même chose.
Autrefois je ne savais pas résister à un désir, mais j’ai vu que les désirs accomplis et les désirs suspendus mouraient de la même mort, les premiers de saisissement, et les seconds de consomption, ce qui est plus doux, mais ce qui est également la mort. Alors je me suis désintéressé des uns et des autres. Je suis devenu raisonnable. Mais je dis des blasphèmes qui sont aussi des mensonges. L’état de mon esprit n’est tel que par moments, et, quand je suis sain, je dis au contraire : il faut être jusqu’à la fin devant la vie comme un animal aveugle et sans expérience. Tant que nous sommes vivants, c’est pour vivre et il n’est de vie que dans la tendance de l’être à toutes réalisations qui sont en son pouvoir et même à celles qui le dépassent. L’expérience est une grande école de lâcheté : il est vil de s’y courber. Quand on ne se dit pas que tout peut encore advenir, on est digne du royaume des ombres.
Je n’ai que trop de tendances au renoncement par orgueil et s’il est un peu tard pour modifier ma nature, il est toujours temps de la connaître et de l’avouer. Mais j’avouerai aussi que j’ai plus souvent lutté contre mes tendances que je n’y ai cédé. Vous voyez quelles contradictions cela a dû engendrer. Pour moi, je ne les éprouve pas ; philosophiquement, je considère la contradiction comme nécessaire à l’équilibre intellectuel et passionnel. Sans elle, on tomberait dans la manie et de la manie dans la conviction, qui est le dernier degré de l’abêtissement. Quand on appuie toujours sur les mêmes sortes de pensées, les mêmes sortes d’actes, on y enfonce, on s’y enlise. Il faut marcher plus légèrement à la surface des choses. J’ai lutté même contre les tendances du sentiment, ce qui n’est pas une petite affaire, car le sentiment nous enveloppe comme une odeur et souvent paralyse notre intelligence. Mais aussi, quand on est vaincu, après de beaux débats, que de joies ! On est comme celui qui tombe de sommeil, au moment où il s’allonge dans son lit ; il s’endormirait encore quand même il ne devrait pas se réveiller. Cela arrive. Je ne m’en rapporte pas à autrui. C’est mon état, au moment même que je vous parle.
Dans ce sommeil, qui est un peu somnambulique, la lucidité est parfaite et l’on sait très bien que l’on dort, que l’on rêve, qu’on vit dans l’extraordinaire et cela paraît tout naturel. Mais cela est-il tout naturel qu’on s’intéresse à un autre être presque autant qu’à soi-même, sans feintise, sans espoir de faveurs bien particulières (encore que de sa part, tout soit faveur), aux dépens même de paix intérieure, qu’on accepte même qu’il vous fasse souffrir, qu’il vous cause cent inquiétudes et qu’on voie bien qu’il ne s’en soucie pas et qu’il serait même étonné que vous les eussiez éprouvées ? Analysons cela. Il faut faire son métier. Il n’y a pas de doute que ce ne soit une variété d’amour.