L’amour, en se fixant son but, se fixe ses limites. Quand on l’a atteint et qu’on en a joui avec plénitude on s’aperçoit que l’amour a fondu comme fond un cierge et d’autant plus vite qu’on l’a allumé plus souvent. La durée du cierge dépend de son volume. C’est un phénomène physique, comme tous les phénomènes, et l’ébahissement des amants vient de ce qu’ils n’ont pas étudié cette branche de la physique générale qui enseigne que la fin est la conséquence du commencement. Mais, d’un point de vue plus spécial, cette fin nécessaire est aussi la conséquence du but que les amants se sont fixé. Le coureur n’a plus beaucoup de cœur quand il a atteint la borne. Sa tâche est accomplie. Il va se reposer. Son exaltation, qui est tombée en touchant la limite qu’il avait assignée à son effort, ne lui permettrait pas autre chose. En ce sens on peut dire que ce sont les amants eux-mêmes qui ont déterminé la durée de leur amour. Mais un amour qui serait parti sans but déterminé, il n’y aurait pas de raison pour qu’il s’arrêtât jamais. Ne rencontrant jamais sa limite, il tournerait sans cesse dans la prairie du sentiment et se réjouirait sans cesse de voir renaître à chaque pas, comme une fleur enchantée, le motif même de sa course.

Vous pourrez dire, Amazone, que c’est là un raisonnement scolastique qui ne tient pas compte de la nature physique des choses. Sans doute, mais c’est moins un raisonnement qu’une image. Il est rare que je raisonne comme on raisonne dans les manuels de psychologie. Je vois les propositions se dérouler en une suite de tableaux logiques, ou que je crois tels. Il n’y a pas d’abstrait pour moi. Le monde de ma pensée est un vrai monde doué de vie et de mouvement : je ne le différencie pas toujours, ni d’ailleurs celui des rêves, du monde des perceptions. Maintenant, pour achever le diptyque, je ne vous cacherai pas que je vois le second coureur, après une course plus longue, mais plus lente, s’asseoir tout simplement dans l’herbe et s’endormir, comme la nuit tombe. De sorte que le raisonnement par images et le raisonnement par idées nous mènent au même résultat.

Cependant la vie, qui est un accident physique, ne se déroule pas suivant le raisonnement, mais suivant une chaîne de faits qui réagissent les uns sur les autres et c’est pourquoi elle est pleine de contradictions et d’illogismes, qui en découlent et contristent les gens qui la regardent et n’y participent pas. Rien de ce qui doit arriver n’arrive nécessairement. Dans la série, il y a toujours place pour l’imprévu ; cet imprévu qui rend la vie tolérable, en y mettant les attraits d’un jeu suprême où nous sommes perpétuellement les joueurs et les joués.

Voilà. Je serais bien en peine de résumer ma lettre, comme il est de règle dans une bonne composition, par une phrase décisive. Il y a trop de choses disparates. N’y voyez que le désir d’y mettre à nu pour vous quelques-uns de mes mécanismes secrets. C’est un mauvais moyen de plaire, peut-être ; pourtant quel autre but aurais-je ? Je ne vois de sourire que dans vos yeux. Les hommes sont méchants, la nature est morne. Jamais je n’eus tant besoin de vous.

LETTRE VINGT-SIXIÈME
CONTRADICTIONS

Mon amie, je joins encore à ma lettre quelques sonnets. Ils n’achèvent pas encore mon idée, est-il possible de l’achever ? Elle est sur le chantier depuis le commencement du monde et le dernier homme en emportera les derniers murmures sur ses lèvres. Mais chaque homme qui pense ou qui rêve est le dernier, comme il a été le premier. Le monde est son œuvre, il le crée, il le sculpte et il le brise, il l’anéantit et le ressuscite chaque jour de sa vie. Sa vanité est de vouloir que sa création soit éternelle, et même éternelles ses négations. Ah ! qu’il serait plus beau de se coucher seul dans la prairie de ses imaginations et d’écraser l’herbe et les fleurs sous un égoïsme ironique. Mais la vanité est plus forte que l’égoïsme même. Elle parle. Il faut qu’elle parle et qu’elle convie les oreilles à sa chanson. Pourtant nul n’écoute. Les rêves sont parallèles : ils ne se rencontrent jamais. C’est la plus grande douleur, et peut-être n’est-elle pas ridicule, quoique la joie soit plus belle. Seulement, elle ne se réalise jamais qu’en les instants si fugitifs qu’on ne voit pas la déesse, mais seulement l’ombre de sa robe immortelle. Aussi, c’est très justement qu’on a douté si elle n’était pas une illusion. Tant pis pour les maladroits ou les distraits. Il faut les laisser à leur scepticisme. Il est noble d’invoquer le bonheur même quand on sait qu’il n’écoute pas, et ce sera ma dernière strophe. Un peu de lyrisme est amusant.

Voici donc ces deux fragments :

ELLE A UN CORPS…
— SONNETS EN PROSE —

XIV

Je ne dévoile pas la beauté de mon rêve, je sculpte une hypothèse dans le marbre de la logique éternelle, je remplis avec de la chair nécessaire la cage du thorax, la courbure épineuse des vertèbres, les ailes rigides des grands papillons iliaques et les cavernes