Vous vous souvenez, mon amie, de l’épisode de belle sauvagerie qui réveilla l’autre soir vos instincts amazoniens, sous les grands arbres de votre jardin qui faisaient au ciel des dessins de point d’Angleterre ? Je veux mettre ici le sonnet en prose que je vous envoyai le lendemain. Il finira bien cette lettre, encore que le seul rapport qu’il ait avec elle est d’être pareillement tissé dans ma vie et d’être comme elle plein d’énigmes.
ÉPISODE
Le chat, bête blessée, bondit. On entend ses griffes dans l’écorce des arbres. Puis c’est le silence. Puis j’écoute ton rêve d’être sauvage et libre parmi les forêts brutales. Nous sentions l’horreur de vivre
Parmi les hommes, troupeau déchu. Pourtant je regardais ta face lumineuse dans la nuit, ton corps enveloppé d’ombre, plus vivant d’être immobile comme un serpent sous les couvertures. Tu disais
Maintenant des choses menues et qui me faisaient rire. Je songeais que les forêts ne sont peut-être belles qu’au sein des villes
Où les lueurs du gaz ont des airs de clair de lune, où la beauté est spirituelle, où l’amie a toute sa douceur.
LETTRE TRENTIÈME
LE RYTHME
Vous savez, mon amie Amazone, que c’est le désarroi des vacances qui a interrompu ces lettres. C’est une époque où tout semble finir et quelquefois pour ne pas recommencer. Chacun s’en va de son côté, des lettres s’égarent, des adresses sont mal données, on s’accuse mutuellement d’indifférence, même d’oubli. Excellent moment pour les ruptures, moment cruel pour ceux qui ressentent la dureté d’une absence et qui en redoutent les effets, sans pouvoir les conjurer. Je sais bien qu’une amitié, même la plus tendre, n’est pas à la merci d’une lettre égarée, mais ce que l’on sait le mieux n’est pas toujours le plus vrai. Quand on s’est répété cela avec confiance, le démon de l’amour-propre parle à son tour : Il m’oublie ! Cela fait une blessure, qui fera une cicatrice, et une cicatrice peut défigurer un sentiment. Le mot de La Rochefoucauld sur le vent qui éteint les bougies et active les incendies est plus saisissant comme image que comme déduction psychologique. Les grandes passions ne sont pas toujours activées, mais les passions moyennes sont toujours éteintes par le vent de l’absence, car tout n’est pas qu’apparence et il y a telles passions qui ont l’air des plus modérées et qui sont intérieurement fort violentes et fort vigoureuses. Les âmes sont diverses autant que les corps qui leur servent de soutien : les sentiments manifestés avec exaltation ne sont pas toujours les plus résistants.
J’aime mieux La Rochefoucauld quand il donne pour base à nos sentiments l’amour-propre, c’est-à-dire l’amour de soi-même, l’égoïsme. Malgré que nous voudrions bien qu’il ait tort, dès qu’on réfléchit un peu sur ce point, il faut lui donner raison. On n’aime jamais que soi-même, et au moment où on semble s’absorber en autrui et s’y perdre comme en un océan, la joie que l’on éprouve est le signe certain d’un sentiment égoïste. Je vous l’ai écrit, et peut-être plusieurs fois : sans égoïsme, pas d’amour. Ce n’est que parce que l’on tient beaucoup à soi-même qu’on est capable de se donner à autrui, et c’est pour cela que ce don peut acquérir une grande valeur. Si on pouvait sortir de soi, se dépouiller de tout amour-propre, le monde nous apparaîtrait tel qu’une masse informe et indifférente, car c’est notre sensibilité égoïste qui le crée et le recrée sans cesse à notre image. On se demande même si la sensation purement physique pourrait exister dans un être sans égoïsme, et si l’être lui-même ne se dissoudrait pas en une sorte de néant mécanique.
Mais tout cela, c’est de la métaphysique des sentiments, moins claire encore que celle des idées. Qu’importe l’essence des choses ! Il n’est pas besoin, pour aimer, de connaître le mécanisme secret des passions, et, d’ailleurs, les mots ne sont jamais que des mots, ce n’est pas en changeant leur couleur qu’on change leur contenu. Quand je saurai qu’il entre beaucoup d’amour-propre et d’égoïsme dans le tourment de l’absence, cela ne diminuera pas mon chagrin, cela ne fera que m’y renfermer plus étroitement. La fatalité nous aura si longuement éloignés l’un de l’autre cette année qu’il n’y a qu’à en prendre son parti et à rire ironiquement de sa malice. C’est le seul moyen d’humilier la destinée. En s’y conformant, on la désarme, et je crois que la révolte ne fait au contraire que d’augmenter ses rigueurs. La fatalité, la destinée. Nous savons très bien, n’est-ce pas ? ce qu’il y a derrière ces mots qui ne sont que des rideaux tirés par nos caprices ; mais nos caprices étant eux-mêmes déterminés par l’enchaînement invincible des choses, il semble que l’extravagance de ces mots de pourpre ne soit pas tout à fait ridicule. Et puis, leur noblesse nous flatte. N’est-ce pas quelque chose de se sentir poursuivi par une puissance supérieure ?