Cette puissance fit donc que je me crus obligé de quitter Paris avant vous cette saison, et elle fit aussi que vous aviez décidé de vous absenter au moment même que j’allais revenir, et, depuis, nous ne nous sommes plus rencontrés. Quand vous regarderez la mer, près de laquelle vous êtes, observez le rythme auquel elle obéit. Je me confie au rythme. Il nous ramènera l’un vers l’autre, aussi sûrement qu’il nous a éloignés. Très souvent nous percevons mal le grand rythme des choses, parce que les oscillations en sont trop grandes, mais il y a des rythmes à courbes de plus en plus restreintes qui sont davantage à la portée de nos sens, de notre raisonnement et de la brièveté de notre vie. Le rythme des absences et des retours est de ceux-là. Il faut que celui qui est parti revienne à son centre. Il est vrai que la même loi fera que celui qui est revenu reparte à son tour, mais les mouvements sont tels qu’ils ménagent aux deux planètes qui s’y soumettent naïvement de notables conjonctions. Et quand les orbites s’éloignent définitivement l’une de l’autre, quand elles ne doivent plus jamais se rencontrer, c’est que leur destinée est accomplie. Mais cela, nous ne le savons jamais, parce que le rythme a des fantaisies, parce qu’il est influencé par d’autres rythmes, parce qu’il est la vie enfin, et non la mécanique. Vous voyez que mon fatalisme est fort tempéré et qu’il contient beaucoup d’espoir. Je suis comme tous ceux qui n’espèrent plus rien, j’espère toujours et j’attends le miracle que je sais bien qui n’existe pas. J’ai toujours été ainsi, d’ailleurs, ce qui prouve que l’on change moins que l’on n’a l’impression de changer. Vous souvenez-vous de cette petite phrase d’un de mes plus anciens livres : « Et moi j’attends celui qui ne viendra jamais. » Je l’attends toujours.
Ne croyez pas ce qui contredirait ce secret de ma nature. Amazone, je vous persécuterai de ma tendresse jusqu’aux confins de l’existence. C’est une résolution qui me fait supporter, non pas gaiement (je ne suis plus jamais gai), mais fermement, les désordres de cette période de l’année. J’en considère les troubles comme une nécessité quasi astronomique. C’est une éclipse de la vie, à laquelle tout participe. J’y ai cédé. Ne suis-je pas resté caché quinze jours sans penser à rien ? Il est bien juste que je reconnaisse votre droit à la solitude. Je sais que, comme moi-même, vous la prenez au sérieux et que vous avez une pareille horreur des grèves à la mode, où il faut vivre pour les autres bien plus que pour soi-même. J’aime ce que vous m’écrivez que rien ne vous plaît sinon de regarder la lumière et de regarder votre vie. La mienne n’est plus guère qu’une vision de crépuscule. Relayons-nous, comme les Dioscures, mon amie. Vous serez le jour, et moi je serai la nuit qui regarde le jour à travers l’infini, et l’adore mélancoliquement.
LETTRE TRENTE ET UNIÈME
LA NATURE
J’ai été content, mon amie, que vous vous plaisiez à la campagne, le long des chemins creux et des haies vertes, puis roussies, dans les bois, parmi les fougères. La fougère est une plante admirable et je ne connais presque rien de plus séduisant qu’une étendue de fougères, comme on en voit à Compiègne, sous les grands hêtres. Les chansonniers d’autrefois ont fait ce qu’ils ont pu pour déshonorer la fougère, qui en a gardé pour les sots je ne sais quelle odeur de gaudriole, mais il faut savoir recréer les choses à mesure qu’on les voit et en tirer des sensations neuves. Pour moi, je n’ai jamais pu en puiser qu’à la campagne ; presque tout m’y est enchantement. Je n’ai même plus besoin de la voir pour être heureux, je l’évoque à mon gré, je me roule en elle, je détiens ses odeurs et ses saveurs. Autrement, vous ne vous expliqueriez pas comment, avec ce goût décidé pour les choses champêtres, ce besoin de communion avec la nature, je m’en tiens si volontairement éloigné. C’est que la nature que j’ai connue dans ma jeunesse, je ne l’ai plus que bien rarement rencontrée. Je me suis fatigué à la chercher, puis je me suis enfermé avec un certain désespoir dans une cellule de pierre et de bois. Il n’est pas trop juste de dire que l’on n’aime qu’une fois et moins juste encore de dire que c’est la première ; je crois, au contraire, que c’est en aimant qu’on apprend à aimer, mais il est parfaitement juste de dire qu’il y a des circonstances qu’on ne retrouve pas, celles de la jeunesse même des sensations et de l’étonnement ingénu qu’elles déterminent. L’amour que j’ai éprouvé pour la nature était pur de toute autre sensation. Aucun désir ne me détournait du désir d’aimer tout ce qui est vivant, tout ce qui remue, tout ce qui est vert et tout ce qui est doux. J’aimais jusqu’à la mort, jusqu’à la corruption des choses, jusqu’au fourmillement des vers sur les bêtes tombées dans un coin. L’amour ne connaît pas le dégoût. J’aimais jusqu’à la pluie, je puis encore entendre, en y songeant, son bruit menu sur le feuillage des hêtres et moins sonore sur les feuilles plus molles des tilleuls. Je n’étais plus un enfant, mais les femmes ne m’étaient rien : c’est pour cela que j’aimais la nature. Quand on est jeune, on a l’orgueil d’un dieu. On est inconscient. C’est le contact de la femme qui vous révèle la conscience et qui vous fait chercher vainement le bonheur que vous offraient les choses et la jouissance innocente de soi-même. La vie d’un homme serait belle, peut-être, si elle s’écoulait dans l’inconscience.
Ne croyez pas cependant que je regrette de ne pas être demeuré un animal heureux. D’abord, il n’est guère dans mon caractère de regretter, puis je me souviens que je n’étais nullement un pur animal. Je m’étais appris trop de choses qui me disposaient à la vie parmi les hommes et à la vérité je n’étais retombé que par hasard dans cette sorte d’état de nature. Mais c’est une période qui devait exercer sur mes années futures une influence de tous les instants. J’y ai appris du moins à vivre seul et, privé de la nature, j’en ai retrouvé en moi-même les éléments. J’y ai appris aussi à goûter la vie pour elle-même et à en jouir, même dépouillée de tout plaisir, même réduite à ce que les hommes appellent l’ennui. Si la vie m’était plus clémente, je sens que je me retournerais vers cet état ancien, mais elle me tient enchaîné, et c’est peut-être heureux, car on ne vit pas bien ce qu’on a déjà vécu : les années colorent si différemment les choses, à mesure qu’on s’achemine vers le néant !
C’est au point même que l’on doute si on est bien toujours le même personnage. On se cherche morceau par morceau et quand on a fini de se rassembler, ce n’est plus dans le même équilibre ; souvent des parties de soi se sont égarées : se retrouveront-elles jamais ? On l’espère, car si on n’espérait pas, on ne pourrait plus même faire semblant de vivre.
Ah ! mon amie, cet amour des champs, qui vous a prise si vivement, vous rapproche peut-être encore de moi, mais il vous éloigne aussi, et cela fait que mes pensées doivent vous paraître un peu moroses. Elles le sont. Mais comme c’est probablement leur couleur définitive, moi, du moins, j’en prends mon parti. Votre présence en changera-t-elle la nuance ? Je le crois fermement. Telles sont les puissances de la présence. Sa force révulsive est souvent miraculeuse. Voyez les dévots. Ils croient naïvement que Dieu est ici plutôt que là et, quand ils le savent présent, ils oublient leurs peines. Je sens que votre présence agirait de même sur mon âme. Il sort des yeux de l’être que l’on aime une telle lumière, de sa bouche une telle musique ! Ici, il faut bien que je m’arrête et que je rêve un peu à mes idées qui se pressent comme une foule, qui veulent toutes entrer à la fois par la porte entr’ouverte. Je les laisse passer. Ce sera long et je ne vous en ferai pas le dénombrement. Je les ai toutes connues, elles me sont toutes familières et toutes me font un salut et m’envoient un sourire mélancolique, comme à un ami dont on sait la peine secrète.
La dernière n’a pas encore disparu dans l’ombre que voici une diversion. C’est la lettre d’une inconnue qui veut bien de temps à autre m’envoyer un commentaire délicat sur mes propos. Cette fois il s’agit de l’absence, et elle me demande ou se demande pourquoi « j’en parle si bien » ? Moi je demanderais à l’inconnue pourquoi elle a « senti si bien » ma parole et pourquoi la flèche lui est entrée si droit dans le cœur ? Mais sans doute, elle ne voudrait pas me répondre qu’on ne trouve exprimés avec justesse que les sentiments que l’on a éprouvés dans une parité d’âmes et une parité de circonstances. C’est le hasard des rencontres qui nous fait trouver des lecteurs où notre sensibilité pénètre, et souvent ceux que l’on aurait voulu toucher demeurent indifférents. Les sensibilités ne vibrent pas au même diapason et quand cela arrive, ce n’est jamais que pour un moment. On serait plus longtemps d’accord, d’un accord de surface, on le serait toujours, si on pouvait n’être pas sincère, si on pouvait monter à volonté le ton ou le descendre, l’incliner selon les mouvements du cœur que l’on voudrait émouvoir. La sincérité est une cause terrible de malentendus. Pourtant n’est-ce pas le seul plaisir de celui qui écrit et comment celui qui lit n’y trouve-t-il pas le plus grand charme ? Telle est la folie de la plupart des êtres qu’ils préfèrent les vains compliments de la rhétorique. Ah ! comme je comprends les femmes qui « aiment à être battues » ou, pour être romantique, les Desdémone qui adorent encore celui qui les étouffe.
Mon amie, la diversion s’arrête là. Aussi bien j’ai vu au ciel d’heureux présages.