L’amour nu n’a pas de place dans la civilisation, où il est absurde, et dans la nature même, où il travaille à sa propre destruction, il n’a qu’une place momentanée. Au fond, ce n’est peut-être qu’une occupation de l’esprit, une rêverie de poète chimérique. Ne nous en occupons pas davantage. Il n’a d’autre but que lui-même. C’est proprement une aberration. En somme, l’amour est comme le radium, il ne nous est connu que dans l’union qu’il forme avec ses composés. On le suppose. On ne l’a jamais vu.
Dans la société, l’amour est toujours lié à un autre sentiment, qui le supporte ou l’enclave, le fait valoir, en le maintenant, comme le chaton de la bague serre une pierre précieuse. Il est le diamant, l’émeraude ou la perle de l’intérêt, des convenances sociales, de la curiosité, de l’ambition. Les femmes s’éprennent de la célébrité. Du clown au philosophe, tout ce qui est extraordinaire peut faire naître l’amour chez ces êtres qui étonneront toujours leurs mâles. La gaîté les séduit, et l’éloquence, ou seulement l’abondance des paroles. Le More s’est fait aimer de Desdémone en lui racontant ses prouesses. Les femmes, pourtant bien plus près de la nature que l’homme et qui, engagées dans le sentier, vont bien plus fatalement au but, se déterminent rarement à l’amour pour des motifs qui le concernent directement. Chez elles, l’émotion fondamentale est mise en mouvement par une autre émotion qui ne semble avoir aucun rapport avec l’amour même.
Mais ce qui déclenche le plus souvent l’amour, chez l’un comme chez l’autre sexe, c’est la convenance sociale. Nous ne connaissons guère que cet amour-là, l’amour de convenance, et je ne parle pas du mariage, mais de l’amour des amants. De là ce fait qui a été toujours observé, que les liaisons illégitimes ne diffèrent pas beaucoup des autres, dont elles prennent très vite l’allure, les manies, les prérogatives même. La Parisienne, de Becque, illustre cela très bien et mieux encore l’histoire anecdotique du XVIIIe siècle. Les liaisons reposent sur la convenance plus encore que le mariage, où elle n’est souvent qu’une apparence. Plus les amants ont d’expérience, et ils en ont toujours plus que les couples d’époux, plus leurs amours seront basées sur la convenance et moins l’inattendu y prend de part. De sorte que s’il y a encore quelques mariages romanesques, il n’y a presque pas de liaisons romanesques.
Les grandes inégalités de notre état social restreignent beaucoup pour les femmes le choix de leurs amants. Il leur est imposé par le milieu où elles vivent et dont presque jamais elles n’osent sortir. Les convenances qui les emprisonnent seront aussi celles qui disposeront de leur main gauche comme elles ont disposé de leur main droite. Elles ne s’échappent à demi de la médiocrité du mariage que pour tomber dans la médiocrité, plus étroite encore, quelquefois, de la liaison de convenance et, courant après l’amour, elles ne l’atteindront jamais. Les hommes ont une certaine tendance à sortir de leur monde, surtout au cours de leur jeunesse, mais c’est pour tomber régulièrement dans le cercle des courtisanes, où ils demeurent souvent prisonniers, et l’amour aussi leur échappe, mais ils s’en soucient peu et même le redoutent.
Vous voyez que si l’amour ne peut guère être dissocié véritablement, on peut du moins entrevoir quels sont les sentiments, les émotions, les tendances avec lesquels on le rencontre le plus souvent et sans lesquels il ne pourrait vivre. L’état de l’atmosphère civilisée ne convient pas à son développement isolé. Pour vivre, il est obligé d’entrer dans des combinaisons, où, d’ailleurs, il est quelquefois étouffé. Je n’en ai nommé que quelques-unes, et vous me reprocheriez, si je ne l’indiquais pas, d’avoir oublié la vanité, qui lui sert encore très souvent de compagnon, et l’amour-propre, qui entre peut-être dans tous les mélanges où il s’amalgame et où il distille en secret le venin futur de la jalousie.
Vous ne vous êtes peut-être jamais demandé pourquoi tant de bons esprits ont échoué à écrire sur l’amour ou n’ont réussi que de très petites parties de leur sujet ? C’est qu’il est immense, et d’une variété telle que l’esprit ne peut l’embrasser. L’amour se gonfle de toutes les émotions humaines, physiques, intellectuelles, sentimentales, et à chaque combinaison nouvelle, il fait figure d’être nouveau. Un amour né de la curiosité ne se comporte pas comme s’il était né de l’ambition, de l’intérêt ou de la volupté. Il y aurait encore, en toutes ses variétés primordiales, des nuances à étudier séparément, dont l’ensemble ferait un traité fastidieux. On s’y perdrait, comme on se perd dans la vie, et rien ne serait moins utile. On peut décrire l’amour chez les animaux, y compris l’homme considéré comme l’un d’eux, mais on ne peut pas décrire, autrement qu’en esquisses romanesques, l’amour humain. Il est possible de le montrer clairement en ses parties où il est commun à toute la nature ; on ne peut dire clairement en quoi il est différent. On peut l’étudier systématiquement comme instinct, non comme sentiment.
L’amour nu, mais est-ce déjà l’amour ? ne peut se rencontrer que chez les animaux, là seulement où il n’y a pas de préoccupations étrangères à son but. Ce n’est pas possible chez l’homme, du moins l’homme civilisé, où il s’est agrégé trop de sensations, de sentiments, d’états psychologiques qu’il incorpore à son essence. L’homme a trop d’imagination pour se satisfaire d’une émotion nue.
J’ai peur de n’avoir pas été clair, ayant voulu trop condenser ma pensée. Ne croyez pas que je réclame l’amour nu. Pas plus que vous, je ne saurais que faire d’un amour qui ne serait pas multiplié et sensibilisé par toutes les émotions intellectuelles, qui ne serait pas enrichi de tout l’apport mystique de l’inquiétude humaine. Mais vous m’avez dit tant de choses à ce propos que je remets à plus tard la suite de nos controverses. Vous verrez, chère Amazone, que cela fera peut-être un petit traité assez curieux, mais je compte beaucoup sur vous pour cela, sur votre manière amazonienne de considérer les choses et d’en renouveler la vision.
LETTRE SIXIÈME
MYSTICISME
Vous en souvenez-vous, mon amie ? Nous étions d’accord l’autre soir, pendant qu’un éclairage singulier vous permettait de lire et de critiquer ma dernière Lettre, sur ceci que l’amour, avec tout le cortège des sentiments qui s’appuient sur lui et participent à son exaltation, est une religion et la seule que puisse avouer, la seule où puisse se plaire un être délicat. J’entends l’amour humain sous toutes ses formes, même et d’abord peut-être celles que les imbéciles appellent grossières ou anormales, les formes sensuelles, les formes mystiques, qui ne sont pas loin l’une de l’autre, toutes les sympathies profondes jalousement exclusives, toute tendance, quelle que soit son nom, qui fait qu’on a la sensation et le désir de vivre en un autre être, à peu près autant qu’en soi-même, ou parfois davantage. Ceux qui ont cherché l’essence de la religion et qui ont voulu la définir en quelques mots ont trouvé qu’elle impliquait un sentiment de dépendance à l’égard d’une volonté inconnue répandue dans l’univers, d’une volonté que l’homme cherche à deviner, ce qui l’incline à toutes sortes de pratiques mystérieuses, rituelles ou spontanées, dans le but d’y conformer sa vie. A peu de chose près, et en jouant un peu sur les mots, il est vrai, cette définition s’applique très bien à l’amour, où le spontané ne se mêle au rituel que dans certaines proportions et n’en est jamais que le complément. M. Salomon Reinach donne de la religion une définition toute différente : « Un ensemble de scrupules qui met obstacle au libre exercice de nos facultés. » Mais je ne crois pas que les scrupules soient primordiaux, ils rentrent dans les rites, c’est-à-dire dans les moyens. Il a trop pensé à l’anecdote du paradis terrestre, ainsi qu’à toutes les défenses par lesquelles les êtres vénérés exercent leur pouvoir sur les faibles hommes. Les scrupules ne sont venus qu’après la croyance aux dieux, dont l’existence est nécessaire pour les soutenir. Sa définition est plutôt celle des religions organisées que celle du sentiment religieux, à quoi nous voulons rattacher l’amour.