Je sais bien qu’on ne fera jamais comprendre à la masse des hommes qu’il n’y a pas de différence essentielle entre la prière à un Dieu invisible et la prière à un être humain que l’on voit, que l’on touche, dont on attend des satisfactions précises, mais je ne me soucie de convaincre que ceux qui participent déjà obscurément à de telles idées. Il n’est pas certain d’abord que la prière de l’amant à l’amante demande uniquement des choses précises. Elle demande aussi le bonheur, c’est-à-dire l’infini. Rien n’est moins précis. On ne demande pas autre chose à Dieu et son rôle, dont il s’acquitte assez mal, est de donner à ses dévots ce bonheur infini que seul il détient. S’il y a une supériorité, elle est en faveur de l’amant dont la prière est moins chimérique, parce qu’il n’a la prétention que de se servir de ses sens pour communiquer avec d’autres sens, tandis que l’homme pieux les tend sur le néant, s’efforce de bander sur l’absence du violon la corde qu’il prétend faire vibrer. Mais ce ne sont là que des formes primitives, également décevantes, par l’énormité de leurs requêtes, de l’amour ou de la religion. Si, dans la religion, le cœur est condamné à la prière éternelle, au désir éternel, c’est que ni prière ni désir n’ont d’objet sensible, mais qu’est-ce que deux êtres qui s’aiment peuvent se demander l’un à l’autre qui ne soit déjà accompli dans leurs volontés ? La prière en amour est un sacrilège. Elle supposerait l’inexistence même de l’amour, qui n’est pas s’il y a disparité dans le désir. Mais nous montons peut-être un peu haut ? J’aime cette région où le sentiment devient raison et la raison sentiment, mais j’aime aussi la clarté qui ne se rencontre guère dans l’abstraction.
L’amour répond à ce besoin d’avoir un être qui s’occupe de nous, et pour lequel on est quelque chose d’incomparable et surtout qui accepte nos adorations, auquel nous pouvons reporter toutes nos pensées. J’ai vu un amour qui dura de longues années et dans lequel les amants eurent toujours une vénération corporelle et un respect étonné l’un pour l’autre. Jamais ils ne se quittèrent, et ils se voyaient tous les jours, sans se baiser mutuellement la main. Quelle religion se serait superposée à celle-là ? De quelle utilité aurait été à ces êtres un culte rituel ? Ils auraient été incapables de le comprendre, étant eux-mêmes semblables à des dieux, à la fois, et à des fidèles, portant en soi toutes les valeurs religieuses et réalisant toutes les extases. Cette notion du divin, sur laquelle argumentent les philosophes mystiques, ils l’auraient créée, au-dessus de toutes les philosophies, s’ils avaient été des êtres à métaphysique. On a dit que les animaux cultivés (ceux qui vivent dans notre intimité) avaient sur nous la supériorité de voir, d’entendre et de toucher leurs dieux, qui sont les hommes, et on a vu, dans leur conduite à notre égard, l’origine même du sentiment religieux. A chaque instant, ils nous demandent des miracles et ces miracles s’accomplissent parfois. Quand des oiseaux volent dans le ciel de mes fenêtres, mon chat supplie ma Toute-Puissance de les arrêter, qu’il puisse les abattre d’un coup de patte. Il y eut pendant quelque temps une cage suspendue à une fenêtre voisine ; que de fois ne vint-il pas me demander de la mettre à sa portée. Évidemment, dans son esprit de chat, je n’avais qu’un geste à faire, pas même, je n’avais qu’à vouloir. Je n’ai pas accompli ces miracles, mais j’en fais quotidiennement d’autres, auxquels il est très sensible : quand il a faim, il me le dit et je lui fais apporter à manger. C’est bien là une ébauche de religion, réduite à ses éléments magiques les plus simples, mais aussi les plus essentiels, et dans laquelle l’être communique directement avec le dispensateur de tous les biens. La position des amants ressemble assez à celle-là. Chacun d’eux tient entre ses bras son dieu et le créateur de sa joie. Point n’est besoin pour eux, êtres privilégiés, d’imaginer l’être suprême dont ils dépendent et qui a tout pouvoir sur leur bonheur, même sur leur vie. Ils le sentent autour d’eux, sur eux, en eux, dans une communion précise et pourtant infinie, physique et cependant irréelle. Loin que l’amour soit une imitation des mouvements religieux, c’est lui qui a servi de modèle à toutes les religions à mysticisme et qui en est le prototype.
La religion est son plagiaire et son succédané. Voyez avec quelle facilité, à l’amour humain devenu impossible, succède l’amour divin, qui n’en semble que la transformation naturelle. Dieu, dans le cœur des femmes, remplace l’amant si naturellement ! Voyez comme l’amour spiritualisé des mystiques demeure empreint de ses origines matérielles. Il n’est peut-être pas une phrase dans tous leurs discours qui ne s’applique également bien à Dieu ou aux hommes. Sainte Thérèse et les autres emploient une langue si équivoque qu’on y sent courir parfois comme un frisson de spasmes ! Qu’est-ce autre chose que l’anéantissement en Dieu ? Quand Bossuet veut justifier la communion et le dogme de la présence réelle dans l’eucharistie et dans chacune des hosties que s’assimile le fidèle, il prend pour garant l’amour humain et ses magnifiques frénésies : « Dans le transport de l’amour humain, dit-il, qui ne sait qu’on se mange, qu’on se dévore, qu’on voudrait s’incorporer en toutes manières et enlever jusqu’avec les dents ce qu’on aime, pour s’en nourrir, pour s’y unir, pour en vivre. » Et voilà pourquoi il faut remercier Dieu de s’être donné à nous en pâture dans la sainte communion. Mais combien plus sainte et plus originale et plus savoureuse les amants trouveront-ils la communion qui ne se pratique pas sous des espèces chimériques, mais dans la belle réalité des mutuels repas d’amour.
J’avoue que la religion, sévère imitation des pratiques de l’amour humain, peut avoir des charmes pour les vieillards, les malades, les infirmes auxquels elle peut donner je ne sais quelle apparence, je ne sais quels ressouvenirs. La religion est l’hôpital de l’amour. Vue ainsi, j’apprécie son rôle philanthropique, quoique je trouve aussi plus digne, quand on ne peut plus aimer, de s’enfermer en soi-même que de courir vénérer des simulacres. Don Juan mourut dévot et, comme on dit, « en odeur de sainteté ». Ah ! comme j’aimerais que lui fût revenu aux sens, à l’heure dernière, le bouquet des odeurs féminines qu’il avait si âprement respirées ! Quoique je vous aime, Amazone, je n’aime pas don Juan.
LETTRE SEPTIÈME
L’ABSENCE
« L’absence est le plus grand des maux. » Bien, mais la présence, la présence continuelle ? Qu’en pensez-vous, mon amie ? Je crois, pour moi, que la présence appelle l’absence et que l’absence réclame la présence. Nous ne pouvons supporter aucun état définitif, même celui qui réalise la plénitude de nos désirs. Je parle pour ceux qui ont quelque personnalité, qui ont une vie propre, dont les activités se prolongent de tous les côtés à la fois et qui ne se donnent jamais si bien qu’ils ne réservent une partie d’eux-mêmes pour leur jouissance égoïste. Ceux-là s’accommodent d’un partage égal ou même inégal entre la présence et l’absence, ayant d’ailleurs mille moyens de substituer l’un à l’autre ces deux états contradictoires. L’absence a des complaisances pour la pensée. Elle donne aux images chères l’attitude et la couleur qui sont le mieux faites pour lui plaire, elle les recrée et les façonne librement à son plaisir, ce qui lui concède sur elles un pouvoir presque absolu, dont la présence souvent contrarie l’exercice. L’absence entretient l’espérance, avive le désir et souvent le fait naître, par l’esprit de contradiction qui nous pousse à nous attacher à un dessein que nous négligions quand il était en nos mains.
Vous vous souvenez du joli tour que La Rochefoucauld a donné à une idée analogue ? « L’absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu. » Mais je ne m’occupe pas des grandes passions. Il y a pour les sentiments échevelés une psychologie spéciale où tout est contradiction. Je pense plutôt aux attachements profonds qui se connaissent et qui se raisonnent. Ceci vous plaira, mon amie, car vous êtes si volontaire que vous mettez encore de la volonté dans la plus involontaire (en apparence, pour ne pas vous désobliger) des affections. Plus il y a de volonté dans l’amour, moins le vent de l’absence peut l’éteindre, mais s’il n’était qu’inclination de hasard et de rencontre, comment résisterait-il à un souffle brusque ? Je laisse donc de côté les caprices dont le charme est la fragilité même : un caprice qui ne se briserait pas entre les doigts ou qui ne se fanerait pas d’avoir été touché et respiré n’aurait plus la grâce d’un caprice ou d’une fleur. Revenons donc à ces sentiments qui, pour n’être pas de « grandes passions », n’en ont que des racines plus profondes et plus riches. Elles supportent donc l’absence et même peuvent y prospérer à cause de leurs réserves de vitalité. Cependant, qu’appelle-t-on absence ? Est-ce huit jours, un mois, une saison, ou davantage encore ? Quel est ce vent dont parle La Rochefoucauld ? Est-ce un ouragan on une brise un peu vive ? L’ouragan emporterait le feu avec les bougies. Non, c’est bien le simple courant d’air, mais qui entre soudain par la fenêtre. Il faut savoir mesurer l’absence et se souvenir que les jeux de l’imagination sont d’autant moins durables qu’ils sont plus intenses et que le cœur, après s’y être complu, les délaisse et s’habitue à son délaissement. L’absence à laquelle on s’est habitué demande beaucoup de présence pour être vaincue. C’est surtout avec les êtres qui ont le goût profond de la liberté, qu’il faut craindre les effets prolongés de l’absence, car la liberté n’est guère que la licence qu’on se donne ou qu’on se reconnaît de céder à toutes les curiosités.
L’absence met d’abord une sorte de désarroi dans l’esprit de celui qui reste et qui vérifie bientôt la parole du poète : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. » Les rues n’ont plus leur aspect accoutumé ; l’air a une autre couleur, les passants s’en vont en fantômes ; les petites habitudes de la vie deviennent plus mécaniques et perdent de leur agrément ; les pensées se coordonnent mal, s’entassent dans l’esprit et s’y livrent à des jeux obscurs et contradictoires. Alors naissent les doutes, où l’on se complaît afin de souffrir. Quand cela devient intolérable, une réaction se produit, plus ou moins lente, qui rend peu à peu aux choses leurs tons accoutumés, si bien qu’au bout d’un certain temps on se trouve établi dans l’absence avec une certaine aisance dont on a honte, mais dont on a toujours la tentation de profiter.
Il faut faire intervenir, cependant, les lettres que l’on reçoit. Des êtres sont presque plus sensibles aux témoignages écrits qu’à tous les autres. Nous vivons beaucoup par l’écriture. Un commerce tendre sans lettres ne se comprend pas, et seuls les êtres d’âme courte sont étonnés que des amants se soient vus quotidiennement et aient quand même senti le besoin de s’écrire tous les jours. C’est que les pensées suggérées par le contact d’un être que l’on aime diffèrent beaucoup de celles qui viennent dès qu’on s’est éloigné de lui. Cela fait deux vies qui s’en vont parallèles, avec chacune leur valeur propre. Si l’une est l’amour, l’autre en est l’expression, et l’expression d’un sentiment nous touche plus encore peut-être que le sentiment lui-même. Les lettres que l’on reçoit (et même celles que l’on écrit, par l’occupation passionnée qu’elles vous donnent) peuvent donc modifier beaucoup l’évolution de l’absence. Fréquentes et presque régulières, elles en détruisent les effets et font même goûter des joies particulières, surtout aux timides qui ne trouvent que dans le silence toute leur présence d’esprit. On voit beaucoup de l’âme dans les lettres rapides et comme versées sur le papier, mais on ne voit pas les yeux par où elle se dévoile le plus ingénuement, car les lettres sont aveugles et il manque toujours quelque chose à leur sourire. Les meilleures sont celles qui arrivent le matin, au premier courrier. Elles facilitent la vie pour toute la journée. Il m’est arrivé d’emporter sur moi, même après l’avoir lue, une lettre particulièrement aimée et d’y puiser une singulière force, comme font les dévots dans un talisman, car l’amour réinvente quotidiennement les vieilles pratiques religieuses, que la religion lui emprunta une fois pour toutes et qu’elle croit avoir accaparées. C’est que l’amour vit de représentations autant que de réalités, et de croyances bien plus encore que de certitudes. Il n’est que selon l’idée que l’on s’en fait, et cette idée varie peu chez le même être selon les êtres sur lesquels il bâtit sa création. Cela veut dire qu’on aime toujours le même être, sous des masques différents, parce que les représentations ne sont jamais que la projection de soi-même dans le champ de l’imagination. Mais comme ceci n’a plus que des rapports lointains avec l’idée d’absence, j’en remets la suite et le commentaire à une prochaine lettre. N’êtes-vous pas disposée à voir dans l’amour un délicieux égoïsme ? Il faut être égoïste et en être fier. Cela seul donne vraiment du prix à la tendresse que l’on dispense et à celle que l’on agrée. On a mieux conscience des sacrifices que l’on fait, et cela augmente la valeur de ceux que l’on vous fait.
Hélas ! Et la neige tombe ! Ceux qui sont absents vont-ils revenir ? L’égoïsme le demande, mais il sent sa cruauté et se replonge en lui-même.