«Samedi, 2 avril
Journée décisive. La passion l'emporte. Analyse, raisonnement, etc., finis. Moment heureux. Pourquoi aujourd'hui seulement, puisque depuis des semaines, je l'aimais!»
Et en une rêverie extrêmement douce me reviennent présents les commencements et les hésitations premières de cette passion qui m'a pris ma vie.
D'abord, ce ne fut rien. Je la vis sans trouble. Puis je pensais à des causeries avec elle et jamais l'occasion ne s'en présentait. Nulle idée de lui plaire; seulement un agrément quand je la trouvais.
Je la perds de vue. Elle est quelque part dans le Midi. Un jour Mme V… me dit qu'en lui écrivant elle a mis un mot pour moi. Je suis plus flatté que touché. Alors je songe à lui plaire intellectuellement. Même je commence à parfois m'intéresser à elle. Son retour annoncé m'est comme une fête. Elle arrive, s'assied agitée, me jette son manchon, privilège, m'éblouit: je sens quelque chose. Ce manchon est un peu d'elle que je tiens et que je pétris; mouvement nerveux.
Un soir elle sort avec R… Mouvement de jalousie. Une histoire singulière qui me laisse froid; je ne devais m'en inquiéter que plus tard.
Une fois je la reconduis. Rien. Je vais chez elle. Éblouissement. J'ai senti la coquetterie de me plaire et j'y réponds: Il y a quelque chose.
Les samedis me deviennent précieux. J'y songe toute la semaine.
Deux mois passent. Musique. Causeries. Je ne pense à rien qu'au plaisir du moment.
Ce doit être vers la fin de février. Je me trouve perplexe. Sentirais-je autre chose qu'un plaisir de sympathie? Je m'observe. Je dois paraître extrêmement froid. J'exagère la réserve, j'ai des mots de détachement à glacer toute velléité. Je me mens à moi-même.