Bonjour, ma toute charmante. Je viens de passer la nuit la plus agitée, déjà, en rêve, dans les joies du retour. Au réveil, c'est une tristesse. Lu un peu. Il y a quelque chose de moi dans le Frédéric de l'Education sentimentale: «Il tremblait de perdre par un mot tout ce qu'il croyait avoir gagné, se disant qu'on peut ressaisir une occasion et qu'on ne rattrape jamais une sottise. Il voulait qu'elle se donnât et non la prendre. L'assurance de son amour le délectait comme un avant-goût de la possession, et puis le charme de sa personne lui troublait le cœur plus que les sens. C'était une béatitude infinie, un tel enivrement qu'il en oubliait jusqu'à la possibilité d'un bonheur absolu.»
Il est venu, le bonheur, et je te le dois. Une autre ne m'eût rien donné de ce qui dore maintenant ma vie. Oh! comme je t'aime! quelle éternelle soif de tes baisers, de tes étreintes!
Adieu, mon orgueilleuse, envoie-moi beaucoup de ton écriture. Tu n'as qu'à te laisser aller à ta sincérité pour me dire des choses, pour trouver de ces mots qui me bouleversent de joie. Ton anneau me fait bien plaisir: je veux le porter toujours.
Jeudi, 1 h., 8 septembre.
Beaucoup de pages de toi, ma si chère amie, quelle joie! Je n'avais pas eu un moment à moi hier ni ce matin, et je me lève de table —nous déjeunons—pour que tu aies un mot de moi demain. Mardi sans lettre t'a causé une déception: ce n'est pas que je voulusse t'infliger la peine du talion, mais j'ai eu bien des jours vides, aussi, moi. La famille, de vagues distractions, tout cela ne me cache pas la vision de toi.
D'avoir reçu ta lettre je me sens comme grisé; je sens qu'il y a dedans des heures de rêveries, des heures à vivre, avec toi, du moins avec un reflet de toi.
Je ne réponds pas à tes pages, à peine les ai-je regardées, d'un œil gourmand, qui aurait voulu tout absorber d'un trait, mais qui, trop précipité, n'a rien lu;—seulement vu ton écriture qui est quelque chose de toi et ce papier où tu t'es penchée, sur lequel tu as respiré.
L'enveloppe est de bon augure. Songe que nous poursuivons non seulement un succès, mais une vengeance. Je veux que cette femme qui a essayé de te salir soit humiliée, avilie aux yeux de tous, je la veux misérable, me réservant d'avoir pour elle la pitié la plus insultante.
C'est tant pis pour ceux qui touchent à toi. Ils en seront châtiés si les circonstances servent mes plans.
Ils ont voulu nous séparer. Est-ce bien amusant? Que de jouissances il y aurait dans une revanche. Je suis féroce comme un Peau Rouge, quand il s'agit de toi.