En approchant de sa fin le supplice devient intolérable, par moments; puis, je me préoccupe de remplir de mon mieux le programme et je ne sais si j'y réussirai complètement.
Pas de poésie dans l'âme aujourd'hui; une journée laide, sans lectures, sans écritures, sans solitude; j'ai scrupule d'envoyer à mon amie ce terne reflet d'une pensée obscurcie.
C'est ma faute aussi. Peut-être si j'avais prévu rester ici aujourd'hui, aurais-je eu une lettre que je ne trouverai que demain, poste restante, à Coutances.
Ces trois derniers jours vont se passer en déplacements; j'ai hâte d'être à la minute attendue et je ne parle pas encore de la minute suprême, seulement de celle où je monterai dans le train de Paris.
L'autre, celle où je te toucherai, je la pressens d'une joie si aiguë que j'en ai peur, presque. Je te toucherai, oh! j'ai besoin de te toucher, de te sentir dans mes bras, de t'étreindre, de te serrer contre moi, mes lèvres à ta tempe, longtemps, longtemps; et de me mettre à tes pieds, la tête sur tes genoux; et d'avoir tes bras autour de mon cou. Je vivrais rien que de ton contact; c'est par là, lèvres à lèvres, qu'on se parle et qu'on se dit tout.
Lundi soir, 11 h.
Rentré dans ma chambre, et debout, sur un meuble qui me sert de pupitre, je veux passer encore un peu de temps avec toi. Je pense qu'en ce moment tu es joyeuse ou triste à cause de moi, si Patrice a réussi ou pas. Te faire partager des succès, ce serait bien bon, mais les déboires?
Oh! cet éloignement m'exaspère, me rendrait fou ou stupide. Je n'en supporterais pas une heure de plus. Quand je suis parti, je ne savais vraiment pas à quoi je me condamnais, mais quand je l'aurais su!
Et voici que je te revois sur le quai du départ, sans mouvement, droite, comme la statue de l'adieu, et il me semble que tu es restée là, immobile, depuis le temps et que si je revenais par là, je t'y retrouverais.
J'ai encore au cœur l'angoisse de cette minute.