Mais quelles réflexions!

Voilà donc ce qu'avaient fait de moi six mois d'une civilisation à laquelle je n'avais presque pas participé. Certes, je n'ai jamais été téméraire et je préfère fuir les coups que les coups ne m'atteignent, mais tout de même autrefois je n'aurais pas, comme un lièvre, tremblé devant l'ombre de mes oreilles. Ne serait-ce pas la lecture de vos journaux qui m'aurait affolé? Je le crois. Un honnête homme (j'en avais l'aspect du moins) ne peut plus s'asseoir en face de deux petites filles et regarder en souriant leurs minauderies sans entendre ses oreilles corner de l'aboiement d'une meute!

C'est pourtant joli, les petites filles aux cheveux sur le dos; mais depuis cette histoire folle, je les déteste. Ah! que je souffre de ma lâcheté et de ma fidélité. Cydalise, toujours Cydalise! Est-ce qu'elle s'imagine que, parce que je l'aime, je ne puis aimer qu'elle? Hélas! je suis enchaîné. Ayant brisé mon lien, je l'ai renoué moi-même. J'ai peur qu'elle ne gronde, j'ai peur qu'elle ne se moque, je crains ses yeux, surtout, ses yeux dans lesquels je vis, dont j'attends en tremblant le réveil.

Aimez-vous comme cela, vous autres? Avec de tels déchirements et une telle soumission? Sentez-vous en vous-même rugir un animal impatient et obéissant? Peut-être qu'au fond, les faunes et les hommes sont faits de la même pâte, avec seulement, dans les faunes, un levain plus énergique? Cela doit être ainsi, puisque de tout temps les dieux se sont mêlés à vos femmes et parfois, pour leur plaire et les servir, ont abdiqué leur condition divine. Nous sommes tous les fils du destin et notre vie immortelle n'est en somme qu'une succession de vies humaines mal soudées entre elles par le ciment confus du souvenir. Que m'importe aujourd'hui le passé? Je vois bien qu'il n'y a qu'un présent, car le présent efface toutes les autres minutes. Il y a une telle différence entre ce que j'étais hier et ce que je suis aujourd'hui que je n'y vois que difficilement des rapports logiques. La durée, ou ce que vous appelez ainsi n'est que l'illusion de la marche du temps. Mais il est immobile pour moi, qui demeure toujours le même et dont la vie recommence toujours, bien plus qu'elle ne dure, puisque la durée c'est le temps, etc. Comprenez-vous? Mon cher, j'ai lu des métaphysiques et j'en ai conclu que la vie n'est rien pour les hommes, puisqu'elle a une fin, et rien pour les dieux, puisqu'elle n'en a pas. Tout est égal dans l'absurde. Seulement j'ai encore une vague réminiscence de mes plaisirs d'animal libre; je ne broutais pas tous les jours, mais je ne broutais pas tous les jours Cydalise. Par Jupiter, si j'allais en venir à ne plus l'aimer, que deviendrais-je entre ces quatre murs, ou dehors, parmi le grouillement des Yahous?

Je veux que Cydalise m'emmène avec elle parmi le peuple qu'elle enchante. Il faut que je me familiarise avec le mouvement et les paroles extérieures. N'ai-je pas tout ce qu'il faut pour plaire? Oui, je me plais quand je me regarde dans le miroir de mon amante. D'ailleurs, puisqu'elle me regarde avec plaisir, pourquoi les autres seraient-ils plus effarouchés? Je ne doutais pas de moi dans le creux des arbres, les jambes plaquées de vieille terre, des mousses et des feuilles accrochées à mon poil hirsute, et jamais femme n'a couru bien longtemps devant moi, sans faire une chute opportune. Il est vrai que tout m'était bon alors, et que je suis devenu plus délicat. Je suis même ahuri par la quantité de femmes laides et déplaisantes que nous rencontrons dans nos sorties. J'en ris avec Cydalise, si haut qu'elle me sermonne, mais elle est de mon avis et murmure souvent à mi-voix: «Quelles tournures!»

Je ne voulais pas conter mon histoire de petites filles à Cydalise. J'ai changé d'avis. Je veux qu'elle la connaisse. Je vais même exagérer les dangers (presque imaginaires) que j'ai courus parmi les Yahous, afin qu'elle voie la nécessité de me familiariser avec le monde.

Yahous! C'est l'effet que vous me faites. Ne vous en formalisez pas. Il y a des femmes, il y a des hommes parmi les Yahous.

Votre

Antiphilos.

VIII
L'EAU DE FENOUIL