Il y a ici des prêtres de Jupiter qui ont cet air-là, mais quelques phrases grecques qui lui ont échappé m'ont dévoilé l'ancien professeur d'éloquence ou le philosophe. J'écoute maintenant, sans effroi, ses explications de la vie et même j'y trouve un plaisir d'initié; tantôt il me semble entendre un bacchant et tantôt un mithriaque et tantôt encore un homme entre deux vins. Le vin, qui me rend fou et que je n'aime que dans les grappes, lui donne de la hardiesse. Quand il est là, j'en fais toujours quérir un flacon couleur d'ambre ou couleur de roses nouvelles, qui du moins me réjouit la vue, et j'écoute en me brossant le poil et en limant mes cornes, car je n'ai plus de secrets pour lui.
Comme Erèbe, il m'appelle familièrement Satyros, et je trouve cela tout naturel. C'est elle qui fut le sujet de notre premier entretien ou plutôt de son premier discours:
«Ce qui me plaît dans cette femme, c'est son désintéressement. Elle ne vend sa peau que pour mieux la donner, c'est sa faiblesse. Elle a un merveilleux appétit de luxure et ne peut le satisfaire qu'avec celui qu'elle a choisi. Ceux qui la choisissent ne trouvent qu'une servante d'Aphrodite. Si elle était riche, elle serait la plus honnête des femmes et ne prendrait ses amants que parmi ceux qui ressemblent le plus à des dieux. Même en amours, la richesse est un grand privilège. Cela fait qu'il y a deux races sur la terre qui se créent et se recréent sans cesse, la race soumise au destin et celle qui le surmonte. Vous entendrez dire le contraire de ceci par le monde. Ce ne sont que sornettes. Ecoutez la voix d'un homme que le destin écrase et qui, pour se rapprocher d'une femme qu'il aime, s'est fait son esclave domestique. Elle reviendra, je sentirai encore l'odeur de sa chevelure et celle de son dédain. Je me suis ruiné pour Aspasie; il est juste qu'Aspasie me méprise.»
Je vous apporte assez fidèlement quelques-unes de ses paroles, mais je ne les ai pas bien comprises. Il me sembla d'ailleurs que son teint se colorait et qu'il penchait vers l'ivresse. Il ajouta des choses que je compris moins encore sur la volupté de la souffrance et les jouissances de l'abjection. Puis il me récita la déclamation de Théognis contre la pauvreté, achevant ainsi l'aveu de ses incohérences.
Il ne m'a point paru toujours aussi fou. C'est un malheureux puni par Aphrodite pour avoir abusé de l'amour (ce qui n'est permis qu'aux dieux), mais d'ordinaire elle lui laisse du relâche et sa conversation est moins déprimante. Si je vous raconte la suite de mes expériences, j'aurai sans doute à vous parler de Diogène. Mais vraiment, je suis patient, car il a bien abusé de moi.
Votre ami,
Antiphilos.
XI
DÉIDAMIE
Monte-Carlo, 15 septembre.
Mon cher ami, je ne sais point comment cela s'est ordonné, mais Diogène m'a engagé dans une aventure qui ne laisse pas que de m'inquiéter un peu, encore que je croie que la protection des grands dieux ne me faillira point. J'allais beaucoup mieux, les espiègleries amoureuses de Déidamie, à laquelle j'avais enfin cédé, m'avaient distrait de l'ennui vague qui me tourmentait… Mais il faut que je vous la fasse connaître, en manière d'épisode, avant de vous faire le récit de ma redoutable aventure. Figurez-vous qu'elle est phrygienne, née sur les bords du Méandre, et si cela ne vous émeut pas, du moins vous comprendrez mon émotion en retrouvant l'amour d'une fille de ma terre natale! Mais les Phrygiennes ont toujours été inconstantes: Déidamie est le type même du caprice. La charmante fille! Elle était la maîtresse de la femme d'un archonte, elle-même fort belle, de la beauté que les hommes ont donnée à Pallas Athéné.