«Tu aimes tes pareilles, ô Déidamie aux yeux de violettes…»

Déidamie aimait ses pareilles et ses non-pareils. Que les femmes sont privilégiées! Elles mettent de la grâce dans tous les amours. Diogène m'expliqua que c'est ainsi qu'elles désarment la morale, puissance redoutée parmi les hommes et dont le soin est d'empêcher qu'ils ne prennent trop de plaisir à vivre. Déidamie m'a été enlevée quand je l'aimais encore. C'est un bon moment pour perdre une femme. Les regrets se transforment en agréables souvenirs, la satiété vous est évitée. Diogène m'avait prédit que cela ne durerait guère et qu'habituée aux cajoleries féminines, Déidamie, après les premiers jours d'étonnement heureux, se lasserait d'un être inexpert aux tendresses.

—«Vous ne saurez pas, me disait-il, entretenir la flamme qui dort dans ses yeux doux. Votre soufflet de forge l'éteindra au lieu de l'animer.

—«Je vous connais déjà, Satyros. Vous exciterez toujours les curiosités et vous les décevrez toujours. Votre carrière est le rapt, la surprise, l'étourdissement.»

J'avais envie de lui répondre qu'il y avait beaucoup de vrai dans ce jugement sur mon caractère, mais je ne dis rien, méditant sur la sagesse de mon compagnon et sa perspicacité. Cependant, je pensais à Cydalise, dont il ne connaissait pas l'histoire. Je la lui racontai et il fut surpris. Ayant réfléchi quelque peu, il me confessa qu'on avait beau connaître les femmes et en avoir classé les types dans son esprit, il s'en rencontrait toujours quelqu'une par qui les plus sûres théories étaient renversées.

—«Ce que vous me dites, Satyros, ne me contrarie pas, puisque cela m'instruit. La science des hommes et des femmes est un composé d'exceptions dont chacune est une règle. Aussi est-elle très longue et très difficile. Elle ressemble assez à la langue chinoise, dont les vieillards commencent à se rendre maîtres après soixante ans d'études et quand ils n'ont plus ni la force ni le goût de discourir. La vue s'affaiblit à observer les hommes et ce sont encore d'autres facultés qui s'usent dans la fréquentation des femmes, sans quoi d'ailleurs elles s'useraient également. Mais vous ne pouvez pas comprendre cela, vous qui fûtes pétri d'une argile immortelle et sans défaillance, et qui êtes l'image d'une jeunesse dont les illusions seraient des réalités.»

En disant cela, Diogène me considérait d'un air d'envie où il y avait de l'amour, de cet air qu'ont les pauvres devant les sébilles pleines d'or, comme j'en ai vu dans la rue derrière un grillage. Il reprit, comme sortant d'un songe:

—«Etes-vous vraiment immortel, Satyros? Vos maîtres et ceux des hommes, les grands dieux sont morts…

—Le destin m'a oublié, Diogène, et d'ailleurs je crois que j'ai des frères au fond de toutes les forêts, dans les antres de toutes les montagnes, au creux de toutes les vallées. Je ne les ai jamais vus, mais je les devine. Nous sommes les forces de la nature et si nous mourions, vous seriez condamnés à mort.

—C'est bien ce que nous sommes. Je crois que vous confondez l'immortalité et la perpétuité.»