Je ne répondis rien. Il m'est difficile d'entrer dans ces subtilités. La tête me tourne. Il me semble que mes cornes poussent au travers de ma tête. Cette fois il me considéra avec pitié:

—«Hum! Satyros, me dit-il, en revenant à des discours plus sensés, puisque Cydalise vous aime, pourquoi n'allez-vous pas la retrouver?

—Et vous viendriez avec moi, Diogène?

—Sans doute. Vous parliez du destin, puisqu'il a mis sur mon chemin un fils, ou même un petit-cousin des dieux immortels, croyez-vous que je puisse l'abandonner? Vous ne connaissez pas l'amitié, Satyros. C'est la vertu des hommes.»

Là-dessus, il me fit un long discours qui m'enchanta par la belle ordonnance cadencée de ses périodes. Je me crus transporté aux temps de mon enfance, je buvais son éloquence comme le lait de ma mère. J'étais ému, je pleurais d'attendrissement et je haletais à demi noyé sous ces flots harmonieux. Je suis Grec et sensible aux délices de la rhétorique. Ah! s'il avait parlé en grec, je lui eusse offert de partager avec moi ma divinité, mais je lui sus gré de sa discrétion et je l'embrassai. Ce fut le moment de nous jurer une amitié éternelle. Je passai le reste de la journée à me féliciter du nouveau bonheur qui m'était échu parmi les hommes. J'avais un ami, et sans bien comprendre les joies que cela devait m'apporter, je les tenais pour très grandes et toutes pareilles à celles que Diogène m'avait peintes dans son discours aux nombreuses fleurs.

Dès le lendemain, il vint demeurer avec moi. Il s'installa dans une chambre voisine que je fus heureux de lui offrir, comme il convient dans la vraie amitié, et il ne manqua pas de tenir compagnie à la frugalité de mes repas, dont il voulut bien se contenter. C'est alors qu'il me reparla de Cydalise, dont le portrait venait de surgir du fond de ses souvenirs. Je la lui dépeignis et il la reconnut tout de suite. Je me plaisais à ses entretiens. Parler d'elle la faisait revivre sous mes yeux et presque sous mes lèvres. Elle était plus près de moi, chaque fois que je prononçais tout haut son nom et il me semblait que la porte allait s'ouvrir devant elle.

Cydalise n'était pas revenue depuis près d'un mois et elle ne m'avait écrit que des lettres assez énigmatiques et qui ne me rassuraient qu'à demi. La dernière était un billet si court que je le lus d'un regard, comme on boit d'une haleine l'eau qu'on a cueillie au creux de sa main. J'avais été distrait de mon inquiétude par le caprice de Déidamie, mais maintenant que la petite Phrygienne était retournée dormir sur le sein de son amie, je pensais avec force à Cydalise. Diogène n'eut donc que peu de chose à faire pour me décider à l'aller rejoindre et, comme il devait m'épargner tous les ennuis du voyage, notre départ fut décidé, à la suite d'un nouveau discours qui me remua jusqu'au fond du cœur et eut raison de mes dernières hésitations. Nous fîmes nos préparatifs. Je n'oubliai pas le trésor dont j'avais la garde. Diogène s'en chargea.

Vous saurez la suite.

Votre ami,

Antiphilos.