XII
LA GRAPPE DE RAISIN
Monte-Carlo, 20 septembre.
Nous partîmes donc. Diogène était de fort bonne humeur et moi un peu décontenancé par une décision aussi rapide, car il avait à peine eu mon consentement que, toutes affaires réglées, nous étions en route.
—«Peut-être, disais-je, que Cydalise revient au moment même que je pars. Que va-t-elle penser de moi?»
Mais Diogène avait l'air très rassuré.
—«Sans doute, elle monte peut-être en ce moment notre escalier, elle frappe, on ne répond pas, elle s'inquiète, elle s'informe; c'est possible, puisque tout est possible. Mais Cydalise n'est pas une de ces personnes étourdies qui arrivent à l'improviste chez leur amant, surtout lorsqu'un amant s'appelle Satyros. La vie lui a donné quelque expérience. Croyez-moi, mon ami, soyons sans inquiétude.»
Comme je subis toujours la dernière impression qui m'a frappé, je me rangeai facilement à l'opinion de Diogène et je considérai le paysage qui avait encore toutes les richesses de l'été. Je croyais retrouver partout les aspects de Cogolin et l'odeur de ses orangers. Diogène avait beau m'avertir que nous en passions assez loin, je revoyais les bois des derniers jours de ma liberté et je m'exaltais comme s'ils allaient revenir.
—«Descendons ici, disais-je à tout moment, je sens qu'un bonheur m'attend dans ces rochers. Une femme est venue là pour moi, elle me cherche, elle croit m'apercevoir derrière chaque touffe d'arbousiers. Vois, elle se retourne pleine d'espoir sur la terre rouge. Descendons, descendons!
—Il y a longtemps que tu n'as vu les campagnes, Satyros, me répondait Diogène. La tête te tourne. Que voudrais-tu que nous fassions parmi ce désert? Ce n'est qu'une couleur, ce n'est qu'une imagination.»
Le train ralentit et Diogène dut m'arrêter, comme je me précipitais vers la portière. Elle s'ouvrit au même moment et deux femmes montèrent dans notre boîte où nous avions été seuls jusqu'à ce moment. Diogène, dès lors, n'eut plus besoin de me surveiller. Il tira de sa poche un journal et se mit à lire tranquillement, assuré que je ne chercherais plus à m'enfuir. Je me tins tranquille, en effet. Quoiqu'elles ne donnassent aucun plaisir à mes yeux, elles ne laissaient pas que d'occuper mon imagination. Je reconnaissais leur coiffure. Que de têtes pareilles n'avais-je pas suivies jadis parmi les ombres de la nuit tombante, à la lisière des vignes! Elles n'étaient pas absolument laides et même leurs yeux avaient une certaine beauté; mais quelle lourdeur, quelle disgrâce de formes! Certainement j'en avais aimé plus d'une moins plaisante encore. C'était donc là ces conquêtes dont j'étais si réjoui, ces fruits de la nature que j'avais dévorés, ces urnes de terre ou j'avais bu si fièrement la volupté! Ces grosses filles de Pomone portaient aux bras chacune deux paniers pleins de raisins, d'oranges et de légumes, qu'elles avaient posés près d'elles, et comme je les regardais plus volontiers qu'elles-mêmes, l'une d'elles me dit de sa voix chantante: