Au Mont Agel, 17 juillet.
Monsieur,
Le froid m'a fait fuir dans le Midi, d'où j'arrivais quand je vous ai écrit d'abord. C'est sur les flancs parfumés de cette douce montagne, d'où l'on voit la mer violette, que je passe le rude hiver. Des grottes propices m'y donnent asile et, quand le soleil luit, je prends mes ébats, guettant le long des sentiers les passantes curieuses. C'est un bon pays, et enchanté par le charme de tant de jolies filles! Aux premières chaleurs un peu indiscrètes, je remonte, et à mesure que je passe, il semble que j'apporte le printemps avec moi. On me connaît dans les villages. On m'attend. On se confie à l'oreille: «Tu sais, je l'ai vu!—Oh! ma chère!» Et à l'orée des bois, le soir, j'aperçois de légères ombres qui fuient sous les pins ou sous les chênes. J'en attrape une au hasard, et quelquefois deux. Les rires étouffés se mêlent aux longs soupirs. Je suis la joie qui passe, la joie crispée par une délicieuse peur. Ma main a calmé bien des seins agités, ranimé bien des cœurs tremblants. Je passe, et quand je suis passé, les garçons trouvent les filles moins farouches. Je sème des baisers, et je n'attends pas la récolte. A d'autres. Je ne prends que la fleur, tant qu'il y a des fleurs. Les dieux sont ainsi. Les dieux sont des délicats.
Quand j'ai quitté les bords de la Seine, la petite qui vous a écrit voulait me suivre. Un vrai amour! Cette enfant sera d'une fidélité féroce. Je suis parti au galop; j'ai voyagé sans m'arrêter que pour dormir et j'ai eu bien froid. Ici, je me réchauffe et je m'amuse un peu. Celle à qui je dicte ceci diffère beaucoup de mon petit secrétaire de l'étang de Saint-Cucufa. Elle est plus grande. C'est presque une femme (Presque?). Elle écrit sur du beau papier transparent (vous le voyez) avec un instrument qu'elle appelle «fountain-pen». Je n'avais encore jamais vu cela. Elle est frêle et incassable (la fillette) et lascive comme une déesse, avec un air vraiment d'être descendue de l'Olympe hier matin. Elle vient de Roquebrune, tous les jours. Levée avec le soleil, elle arrive dans la rosée, repart pour se mêler innocemment aux promeneurs matinaux, et ne quitte jamais son masque royal, même quand elle murmure essoufflée: «Darling! darling!» Elle me plaît beaucoup. (Ici, la «fountain-pen» s'enfonce terriblement dans mon genou, mais je ne dis rien, je suis content). Ses curiosités sont infinies, et elle les satisfait méthodiquement, sans jamais se départir de son sérieux. J'aime cela. L'amour est sérieux. Il peut, quand on a une sensibilité profonde, faire pleurer; faire rire, jamais. Il n'y a que parmi les hommes que l'on rit en aimant. Les dieux ne rient jamais, si ce n'est de la sottise des hommes. Quand ma petite Anglaise est très émue, elle me récite des vers, puis elle me les traduit, car je ne connais que les langues méditerranéennes. Elle dit, en me caressant:
Tiens, couche-toi sur ce tapis de fleurs,
Pendant que je caresserai tes aimables joues,
Pendant que je piquerai des roses parfumées dans le poil soyeuxde ta douce tête
Et que je baiserai tes larges et belles oreilles, ô ma tendre joie!
… Oh! comme je t'aime! je suis folle de toi!
Et quelquefois je m'endors, pendant qu'elle me regarde amoureusement.